jeudi 6 avril 2017

"MEDITATION ET GUERISON PSYCHOSOMATIQUE"


La méditation est l'art de se regarder soi-même par l'intermédiaire d'une posture physique et mentale. Ce regard sur le chaos qui nous habite permet de ne pas en être dupe et d'apaiser le flux désordonné du mental. L'acte de méditer permet donc de guérir l'esprit. Et partant, l'être.

L'autoguérison est une question centre pour celui qui pratique la méditation: cette dernière procure assez rapidement un bien-être, une relaxation, mais jusqu'à quel point peut-elle permettre une autoguérison des maladies du corps et des souffrances de l'âme '? Au-delà, la méditation n'apprend-elle pas à accepter d'un esprit égal le bien-être et le mal-être ? On peut dire que la bonne méditation, comme la bonne psychothérapie, est une autoguérison assistée -dans un cas par le maître spirituel, dans l'autre par le psychothérapeute.

Nous allons parler plus loin de la notion d'autoguérison dans la psychologie occidentale. On en parle si peu dans les psychothérapies d'inspiration analytique qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une sorte de tabou, de vérité refoulée. En effet, si les gens peuvent se guérir eux-mêmes, cela ne réduit-il pas considérablement le pouvoir des thérapeutes, et encore plus de ceux qui ont réussi à se promouvoir comme formateurs ?

Je suis parti en Inde deux mois après la fin de mes études de psychiatrie, parce que j'avais déjà ressenti dans ma propre expérience le pouvoir d'autoguérison de la méditation, et que je voulais approfondir cette voie. Je savais certes que la méditation, au-delà de l'autoguérison, mène à la Libération, et qu'après avoir aidé à l'intégration du moi, elle aide à le transcender; mais en pratique, je sentais que les deux mouvements étaient liés: il me fallait de toute façon revenir à mon propre esprit, quelles que soient les méthodes que j'allais employer.

La méditation est un «art scientifique», pour reprendre la jolie expression de Marshall Covindan lors du Congrès de Lyon intitulé «Méditation et psychothérapie» qui s'est tenu en mars 1994. Il y a eu de nombreuses études scientifiques qui ont prouvé l'efficacité de la méditation (j'ai d'ailleurs fait ma thèse de médecine sur le sujet). Il faut remarquer que, du point de vue physiologique, il est difficile de distinguer véritablement les effets de la méditation de ceux de la relaxation. De plus, les études souffrent souvent d'une ignorance des différences entre les techniques méditatives, et elles sont souvent pratiquées sur des débutants. L'évaluation à long terme d'une pratique de méditation requiert une réflexion plus approfondie. Elle exige une bonne connaissance de la psychologie spirituelle et de ses pièges, et des diverses méthodes utilisées par les voies spirituelles. Les auteurs du Journal of Transpersonal Psychology qui publient depuis vingt-cinq ans des études approfondies sur le sujet s'orientent dans ce sens-là.

J'ai entendu dire que la France était devenue le pays où il y avait le plus fort taux de suicide des adolescents. A cet âge où les modifications du corps entraînent des bouleversements qui peuvent être équilibrés par des prises de conscience mystiques, la méditation a un rôle important à jouer. Elle permet, en se regardant et ressentant soi-même, de trouver son propre sens à la vie, ce qui représente une réussite fondamentale pour l'adolescent, ou pour l'adulte s'il n'a pas eu la chance de découvrir un sens à sa vie à l'extérieur; I'adolescent, plus lucide souvent que l'adulte, s'aperçoit de l'absurdité de ce système; s'il n'a pas le recours d'une forme ou d'une autre de méditation pour trouver le bonheur à l'intérieur, il risque fort d'être tenté par le suicide, alors qu'il avait en germe une intuition de sagesse à propos de la futilité des bonheurs proposés par une société qui, dans l'esprit, a toujours été, et sera toujours, de consommation.


La méditation peut-elle s'adresser à des sujets pathologiques ?

Pour être clair, il vaut mieux distinguer méditation et sadhana - cette dernière représentant une méditation soutenue, intense, avec une vie quotidienne en harmonie avec l'idéal de la méditation. Pour être accepté par un maître spirituel et s'engager sur cette voie-là, il faut un grand équilibre de départ, ainsi qu'une bonne capacité de maîtrise de soi (les yama-niyama du yoga). A ce moment-là, le pratiquant se soigne en équilibrant les courants d'énergie (pranas). D'après la médecine ayurvédique, les maladies tant physiques que psychiques viennent de déséquilibres entre les pranas. Le pratiquant pourra faire également son auto-analyse au cours de sa méditation. Le rôle du maître spirituel n'est pas, comme celui du psychothérapeute, de rentrer dans les détails de l'inconscient du disciple; par contre, il peut le mettre dans des situations où des tendances négatives latentes peuvent se révéler. Ce sera alors au disciple de les analyser au fur et à mesure. Malgré tous ces facteurs favorables, le pratiquant peut passer par des phases difficiles, surtout si l'éveil de la Kundalini est accéléré par l'absence d'activité sexuelle. Les méditations de concentration pratiquées intensivement peuvent révéler des faiblesses latentes chez le pratiquant; par contre, les méditations d'observation du mental permettent un rééquilibrage régulier du psychisme.

Après avoir abordé cette référence traditionnelle, qu'en est-il maintenant des indications de la méditation en psychothérapie ? De quelle pratique s'agira-t-il ? D'une pratique intensive, avec de multiples possibilités de verbalisation en compagnie du thérapeute. La prière, la répétition du mantra peuvent aider à stabiliser le mental et à retrouver une capacité minimum de concentration. Par contre, les méditations d'observation ne sont pas a priori conseillées, les patients n'ayant pas la maîtrise de l'esprit nécessaire pour que ces techniques soient profitables. Dans l'ensemble, des méditations très proches du corps semblent utiles pour ramener la conscience à la base du mental et éviter de trop grandes divagations. Cependant, ces méditations risquent d'accroître des tendances hypocondriaques. J'ai parlé de ces questions avec le Dr Schnetzler, ex-chef de service de psychiatrie et pratiquant de la voie tibétaine. Il a organisé pendant longtemps des groupes de méditation avec des patients. L'indication de la méditation se posait en fait au cas par cas, il n'y avait pas de correspondance régulière entre tel ou tel type de méditation et tel ou tel type de pathologie. En réalité, le vrai problème ne se pose pas tellement en termes d'indication ou de contre-indication, mais plutôt dans le fait de réussir à trouver ou non un psychothérapeute qui ait une bonne expérience personnelle de la méditation.

Comme nous l'avons fait remarquer, I'autothérapie est peu abordée dans la masse de littérature de la psychologie occidentale. Peut-être évoque-t-elle trop, par certains aspects, la prière. Ceci dit, les courants de pensée positive mènent en fait directement à l'autothérapie. Ce n'est sans doute pas par hasard que ces courants se sont développés plus facilement aux Etats-Unis, où la notion de guérison par la prière est couramment acceptée. Dans les pays latins, la pensée positive s'est intégrée au milieu médical, en particulier par l'intermédiaire de la sophrologie. Dans la psychologie d'inspiration psychanalytique, le livre de Karen Horney, L'auto-analyse (Stock plus, 1942 pour l'édition originale en anglais), a marqué une date, bien qu'il semble être resté isolé. L'idée de base de Karen Horney s'avère saine: à une époque où une bonne partie de l'humanité était dominée par les totalitarismes, il était urgent d'apprendre aux gens à penser par eux-mêmes, à devenir indépendants, y compris de leur thérapeute. La nécessité de l'honnêteté complète vis-à-vis de soi-même, les risques de la fuite des vrais problèmes et de l'autojustification sont justement soulignés. Cependant, quand Karen Horney parle des limites de l'auto-analyse, elle devrait aller plus loin et parler des limites de l'analyse elle-même: l'introspection sans fil directeur fait que l'esprit, n'ayant rien à quoi se raccrocher, construit sa propre mise en scène indéfiniment. Certes, celui qui s'analyse seul risque de se prendre dans son propre labyrinthe, mais celui qui travaille avec un analyste risque de se perdre à deux, avec en plus le danger de ne pas s'en apercevoir, s'il a fait un transfert positif sur son thérapeute qu'il croit omniscient. Au fond, I'auto-analyse ne parait guère différente d'un journal introspectif d'adolescent. La méditation essaie de résoudre ces difficultés de diverses façons. Le retour à un corps immobile et dynamique limite l'amplitude des divagations mentales; de plus, celui qui est engagé dans une véritable pratique a un idéal moral élevé. En analysant les détails de ses déviations quotidiennes par rapport à cet idéal, il apprend à connaître les défauts fondamentaux de l'ego.


La méditation et les rouages de l'autoguérison

Une autre œuvre originale est le dernier livre de René Allendy, le Journal d'un médecin malade qu'il a dicté pendant sa dernière maladie en 1942: on y retrouve une certaine dépression, mais accompagnée de prises de conscience spirituelles. Allendy s'était lié d'amitié à l'époque avec Swami Siddeshwarananda qui vivait aussi à Montpellier. Il constate: "Je sens bien aussi comme notre vie extérieure réalise un grouillement d'influences qui n'est pas nous-mêmes. Cette espèce de comédie humaine autour du demi-cadavre que je suis, autour du naufrage de ma vie matérielle, offre, derrière son ridicule apparent, un reflet du néant des choses contemplées du point de vue spirituel".

 

Quels sont les mécanismes de l'action thérapeutique de la méditation ? On peut en distinguer plusieurs:
 

Le conditionnement opérant: quand on réussit à maîtriser un tant soit peu son mental, on a une expérience de bonheur, sinon, on expérimente des tensions et de l'angoisse. En ce sens, on peut dire que la méditation est une bonne drogue. Dans la vie courante, nous avons tous plus ou moins nos drogues; pour les uns ce sera le travail, pour les autres l'attrait du sexe, pour d'autres la politique ou les chevaux, etc. Le mental est agité parce qu'il recherche le bonheur; la méditation le calme en lui donnant ce qu'il recherche, mais à l'intérieur;
 

Le déconditionnement par évitement: dans des types particuliers de méditation, ou l'on cherche par exemple à relaxer l'attachement au corps en méditant sur le cadavre, etc..;
 

La privation sensorielle: en réduisant les stimuli extérieurs par le silence et une certaine solitude, le méditant augmente la remontée du matériel inconscient, et accélère par là-même le processus de purification, dans la mesure où il est capable d'observer ce matériel inconscient avec le sourire;
 

L'inhibition de l'imagerie mentale: ceci n'est pas contradictoire avec le point précédent, mais correspond à des moments différents, ou à un stade plus avancé de la méditation. On dit que le sommeil avec rêves est plus difficilement réveillable que le sommeil profond, et qu'en ce sens, il est plus profond que lui: en effet, le rêveur n'a qu'une envie, c'est de continuer son rêve. Quand il réussit cependant à inhiber cette activité de rêve, il se réveille, et fait en quelque sorte un saut de conscience. De même, quand le méditant réussit a maîtrisé l'afflux d'images mentales par la concentration, il fait un nouveau saut de conscience - un éveil dans l'éveil, si l'on peut dire:
 

Du point de vue yoguique, la méditation agit en rendant silencieuse des couches de plus en plus profondes du mental; d'abord le mental verbal, ensuite l'imaginaire, ensuite les sensations; quand même les sensations sont calmées survient la grande expérience, le samadhi, et le Soi se révèle;
 

Un autre mode d'action de la méditation, c'est qu'elle stimule l'intérêt de la découverte, et celle-ci induit une satisfaction profonde de la conscience.

La méditation permet d'abord de gérer le stress et de percevoir des mécanismes de base du mental. Ensuite elle permet de développer la compassion et la transcendance; celle-ci permet de se détacher des systèmes explicatifs intermédiaires de compréhension du mental au fur et à mesure qu'on n'en a plus besoin. De même qu'on peut distinguer une thérapie pragmatique d'une thérapie initiatique, de même, il n'est pas interdit de distinguer une méditation pragmatique cherchant à corriger des défauts évidents du mental d'une méditation initiatique, qui s'oriente directement vers l'expérience de l'être. Chaque école de psychothérapie a sa grille de lecture, destinée à mettre un peu d'ordre dans le chaos des expériences relationnelles et intérieures, à les organiser selon une hiérarchie évolutive. Comment pourrait-on évoquer la «grille de texture» de la méditation de façon simple ?
 

Le mental est attiré vers l'extérieur. Même quand on se tourne vers l'intérieur, on est encore prisonnier de l'extérieur sous forme de souvenirs, d'identifications des rôles, etc.
 

Tout ce qui va dans le sens de l'observation va dans le sens de la méditation, étant entendu qu'on est par ailleurs assez mûr pour accomplir l'action juste au moment juste.
 

A un stade très élevé, l'observateur et l'observé de nouveau ne font plus qu'un, il n'y a plus que l'Unité.

Qu'est-ce qui guérit vraiment dans la méditation ? Certes, on ne peut pas éliminer le mécanisme d'action de la psychologie habituelle: revivre de manière consciente et relaxée des traumatismes passés qui avaient été plus ou moins enfouis. Cependant, la création d'expériences puissamment positives qu'on n'avait jamais eues auparavant est un facteur de guérison important en méditation; et qui manque dans beaucoup d'écoles de psychothérapies. De plus, il faut se souvenir que la véritable expérience de méditation est en dehors du temps.

Si la méditation permet l'autoguérison, pourquoi les sages tombent-ils malades ? En Inde, on a tendance à attribuer cela au fait qu'ils prennent le karma de leurs disciples. Comme ils ont un esprit fort, ils ne sont pas affectés mentalement par les mauvaises actions des disciples, mais ils le sont physiquement. Par ailleurs, ces sages ont souvent eu dans leur jeunesse une sadhana intensive où ils ont sérieusement bousculé le corps, avec des carences alimentaires prolongées ou un manque de sommeil chronique. Il est possible que le corps manifeste à distance un affaiblissement du à ces facteurs. La méditation est auto-thérapeutique parce qu'elle a une fonction d'hygiène mentale; elle est comme un bain quotidien. Il y a de multiples manières d'agir à l'intérieur de soi-même, le fait d'en connaître certaines donne confiance en soi.

La méditation n'est pas le tout, il faut que la vie quotidienne soit en harmonie avec elle. On reproche à certains méditants de «planer»; les moines, pour équilibrer cette tendance, pratiquent quotidiennement le travail manuel. De plus, d'un autre point de vue, la plupart des gens planent - même si c'est au «ras des pâquerettes» - en ce sens qu'ils n'atterrissent jamais au-dedans d'eux-mêmes... En Occident, où l'on est inspiré par le modèle médical, un certain nombre de personnes ont l'habitude de retourner voir leur thérapeute pour quelques séances quand « ça ne va pas». Il semble que la formation d'un disciple se fasse à l'inverse, c'est du moins le témoignage que j'en ai reçu d'un grand disciple de Ma Anandamayi: c'est justement quand ça n'allait pas que Ma le laissait tomber; ainsi, elle lui montrait qu'il pouvait se débrouiller par lui-même. Cette méthode n'est efficace que s'il y a une forte relation de confiance déjà établie. Ma elle-même disait: «Exprimez votre souffrance à Dieu seul». Quand les gens peuvent le faire, c'est certainement un signe de maturité et de force spirituelle.


Une conscience au-delà de la guérison et de la maladie

La méditation est la thérapie balistique par excellence, en ce sens qu'elle revient constamment à l'unité. Elle ne cherche pas uniquement le bien-être, mais plutôt un état de stabilité mentale qui soit également au-delà du mal-être. Dans certaines méditations, on peut même intensifier un état de mal-être comme dans la voie de la dévotion où l'on cherche à ressentir de plus en plus les brûlures de la séparation d'avec le Bien-aimé... Les thérapies sont plutôt terre a terre. La méditation est «terre à terre», ou «ciel à terre» si l'on veut. La rencontre des deux mondes libère une énergie insoupçonnée, celle de la foudre. On peut se demander si la méditation doit guérir, ou n'est là que pour le plaisir de la conscience. Ultimement, la méditation assure une guérison fondamentale; cependant, on ne doit pas exiger d'elle l'amélioration directe d'une souffrance précise. La méditation, dans sa forme élevée, doit garder la pureté d'un art pour l'art. De toutes façons, l'ego est incurable ; ce qu'on a de mieux à faire, c'est de le laisser tomber. Alors pourra se révéler le bonheur suprême (parama-sukhadam) et un état de non-dualité où l'on n'a plus d'effort conscient à faire pour aimer les autres et s'aimer soi-même, à la manière de cet enfant de trois ans qui disait un jour à sa mère: «Je te m'aime»... On atteint à ce moment-là un état heureux décrit souvent dans la Bhagavad-Gita comme « stable par soi-même et en soi-même» ou, selon une autre possibilité de traduction, «par le Soi et dans le Soi».

Cette quête de soi-même, ou du Soi, ne peut étre limitée à la durée relativement courte d'une thérapie; c'est l'affaire d'une vie. Témoin cette histoire de Bayazid de Bistam, un des pères fondateurs du soufisme, qu'un visiteur était venu voir. Le visiteur, ne le trouvant pas, se met à attendre dans le jardin, puis à fouiller la maison de fond en comble; finalement il le trouve dans le coin et se met à lui faire des reproches: «Cela fait trente minutes que je te cherchais, et je te trouve seulement maintenant !». Bayazid lui répond: «Tu as bien de la chance ! Moi, cela fait trente ans que je me cherche, et je ne me suis pas encore trouvé !».


par le Dr JacquesVigne

http://jacquesvigne.com/JV/jv7.htm


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