mercredi 17 mai 2017

"CHANGER D’ETAT DE CONSCIENCE"


par Marc-Alain Descamps


Les premières technologies ont été chamaniques, puis religieuses.

Les chamans voulaient changer d’état de conscience pour pénétrer dans le monde des esprits et de l’après-mort. Ils utilisaient le tambour, les chants, les danses et les drogues …

Les religions ont utilisé les chants, les litanies, les prières, l’encens, les jeunes, les insomnies, les flagellations, les cérémonies du culte …

Sur leurs marges, les mystiques utilisaient des techniques orthodoxes (la monologie ou prière du cœur de l’hésychasme), soufis (zikhr et derviches tourneurs), yoga (postures, respirations, méditation, kundalini), taoïstes (taï-chi, kung-fu, tantras), tibétaines (ermites, toumo, pho-wa), japonaises (budo, zazen, hara) ...

Elles ont été d’abord secrètes, transmises, seulement après initiation, à des disciples qui le méritaient. Puis avec l’ère du Verseau, leur connaissance s’est diffusée ouvertement et a été soumise aux vérifications scientifiques. Pour provoquer une expansion de conscience, elles prennent la place des drogues hallucinogènes, qui toutes créent une accoutumance et finissent par détruire ceux qu’elles devaient libérer.

Voici les techniques les plus vérifiées.

1. L’isolation sensorielle. La première de toutes les techniques est le retrait des sens, la coupure avec le monde extérieur ou l’intériorisation. Le méditant s’installe dans une pos­ture assise stable et ferme, et les yeux fermés il ne bouge plus. Diverses expériences sur la concentration ont pu prouver qu’effectivement, le méditant n’entend plus rien : chez les débutants le message du son parvient encore jusqu’à la zone auditive du cerveau, mais plus on a d’ancienneté et de pratique, plus tôt il est arrêté le long du nerf auditif, et aucune message sonore n’arrive au cerveau.

Une telle situation est étudiée dans les laboratoires de psychologie expérimentale depuis des décennies sous le nom d’isolation sensorielle. Des caissons d’isolation isophones sont utilisés pour les astronautes et des caissons hyperbares en plongée sous-marine profonde. Enfin en milieu naturel de longs séjours d’isolement sensoriels ont été réalisés par des spéléologues dans la nuit des grottes.

À partir de l’invention des « citernes de l’extase » par John Lilly, s’est développée la mode des caissons d’isolation sensorielle ou tanking. Ce sont des baignoires à couvercle où l’on flotte sur un liquide très salé, sans entendre aucun son. Leur rapide désaffection est venue de leur manque d’accompagne­ment psychothérapique et spirituel, car l’on ne peut pas espérer remplacer en quelques minutes une vie d’entraînement mystique, ce qui était pourtant le secret espoir de tous. On utilise aussi des matelas d’eau ou waterbed. Cependant ces diverses expéri­mentations d’isolation sensorielle ont prouvé que cela produisait rapidement une ouverture et un déferle­ment des images intérieures. Mais dans la méditation elles sont guidées par une orientation vers les états supérieurs de conscience et les images-forces.

2.   L’immobilité et la relaxation. Toutes les voies recommandent de s’allonger, de s’immobiliser et de se relaxer dans une posture détendue. Ceci a donné lieu à un grand nombre de vérifications scientifiques grâce aux appareils de bio-feedback ou rétro-action biologique. À l’aide d’un appareil à bruiteur dont on fait diminuer le son en se relaxant, on peut induire et mesurer la relaxation musculaire avec un électro-myographe, la transpiration émotive avec un dermographe, la régula­tion des battements du coeur avec un électro­cardiographe ou l’obtention des ondes alpha du cerveau avec un électro-encéphalographe... Ainsi, on a pu mesurer récemment que les moines bouddhistes tibétains pouvaient en quelques minutes faire monter leur température entre 44°  et 46° par la technique du toumo. On comprend mieux ainsi comment peuvent se produire certains des phénomènes physiques qui accompagnent une extase.

3.   L’hyperventilation. L’hyperventilation se trouve dans les techniques respiratoires de bien des voies, comme la transe chamanique, le yoga, le soufisme ou l’hésychasme. Son utilisation systématique est deve­nue la base de diverses psychothérapies : Rebirth/ Renaissance de L. Orr ou holotropic breathing de S. Grof. Elle peut induire un état de transe et faire re­monter à la conscience un flot d’images du passé lointain et oublié (naissance, vie utérine, vies antérieu­res, expériences transpersonnelles). C’est une des plus simples techniques corporelles de l’extase confirmée dans son efficacité pour ouvrir au voyage intérieur. Le contrôle du souffle est aussi classiquement utilisé par bien des sportifs et tous les plongeurs en apnée.

4.   Le tournoiement. Les rotations accélérées de la tête puis tourner sur soi-même en décrivant un cercle était la technique des Derviches tourneurs et des soufis. Mais elle est aussi pratiquée dans toutes les danses primitives tout autour du monde. La Transe­Terpsychore-thérapie, issue du Cadomblé brésilien, met dans un état de transe où surgissent des images inconscientes puis des visions ou flashs lumineux. Certaines danses peuvent aussi préparer un état mystique ou au moins un changement d’état de conscience. 

5. La répétition verbale ou MANTRA. La répétition incessante d’une même formule a un effet puissant pour anesthé­sier le processus automatique de production d’idées obsessives dans l’esprit. À l’origine, il s’agissait d’invocations, de prières ou d’appel à Dieu pour se connecter à lui. Le yoga a rendu célèbre le mantra : un maître spirituel vous donne une formule sonore qui vous convient, en général quelques syllabes de la langue sacrée, le sanskrit. Il a en lui la force de milliards de répétitions par des millions de gens. De nombreux travaux expérimen­taux ont été publiés sur ses effets entre autre par le mouvement dit « méditation transcendantale ». Cette invocation protectrice est certainement une des techniques les plus efficaces dans les cas rebelles pour se préparer un jour à entrer dans la méditation, puis le silence du mental et enfin atteindre l’état de vacuité. L’hésychasme ou prière du cœur orthodoxe permet que ce mantra chrétien se répète de lui-même, jour et nuit. Par la suite, des mots profanes ont été aussi utilisés dans des méthodes de psychologie pour stopper un processus de préoccupation obsessif et produire un état d’apaise­ment et de calme.

5. Le MANDALA ou dessin auto-centré. Un mandala est un dessin centré qui se déploie autour d’un centre. Son action thérapeutique et de reconstruction de la personnalité a été redécouverte, expérimentée et recommandée par Jung. Il existe maintenant des livres de ces dessins qu’il suffit de colorier, un mandala par jour. On peut aussi en contempler, avec ou sans les initiations appropriées du Yoga, des Tibétains ou du Tantrisme. Il est aussi possible de s’exercer, seul ou avec de l’aide, à inventer et dessiner ses propres mandalas, dans un but thérapeutique ou artistique. Des logiciels informatiques permettent maintenant de visualiser en trois dimensions les Yantras ou Tankhas et de les voir comme le font les tibétains. D’autres logiciels font retrouver les dessins en 3D. où lorsque les deux hémisphères sont connectés, du dessin à plat, tenu à bonne distance, surgit dans l’espace un objet ou un mot vu en relief au dessus du dessin.

6.   La visualisation. La visualisation d’images mentales n’est pas universelle. Toutes les voies sèches et abruptes, comme le T’chan, le Zen ou le Shivaïsme du Cachemire, s’en méfient absolument, alors que c’est la méthode du yoga nidra, du bouddhisme tibétain ou des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. C’est donc à chacun de choisir sa voie d’entrée dans l’état sans mental.

Cette technique a eu un grand succès dans toute la psycholo­gie de type américain sous les noms divers de « pensée positive », « visualisation créatrice », modeling, autop­sychorégulation, symbolic identification, auto-hypnose, imagination active, programmation mentale ou méta­programmation, etc. On promet que, par le réveil des puissances de l’imagination, on va pouvoir program­mer sa vie et ses tendances, comme un ordinateur, et accéder à une nouvelle vie riche et créatrice. Les résultats sont souvent provisoires ou décevants, car il y a image et image.La pratique conjuguée de yoga nidra et du Rêve-éveillé analytique a permis d’en expérimenter les raisons. Tout dépend du niveau de conscience et de la nature des images. Autant les visualisations de yoga nidra faites en état de conscience crépusculaire ont une efficacité fulgurante, autant celles en état de conscience ordinaire ne sont qu’un  agréable passe-temps. En Rêve-éveillé, les images proches de la pensée, de type intellectuel, produites volontairement par le moi sont totalement différentes des Images-Forces et de celles qui surgis­sent toutes seules de l’inconscient. Il faut donc, par un long travail, arriver au niveau des images de puissance pour qu’elles puissent avoir un effet par elles-mêmes et nous connecter avec les forces de  l’au-delà.

7. Situations paroxystiques et sports de l’extrême. Certaines personnes pratiquent des sports de l’extrême, hors de toute compétition, pour changer leur état de conscience : escalade, surf, courses en altitude, descentes de rapides en canoë, kayak ou bateaux pneumatiques, trekking magique, courses en solitaire de nuit de pic à pic, parapente, saut à l’élastique, descentes d’éboulis, courses dans les bois de nuit sans contourner les obstacles... Dans la détresse de l’inéluctable, on traverse sa peur et l’on atteint un état de calme, de paix et de syntonie. La conscience s’expanse au-delà du corps et surgit “un sentiment d’interdépendance mystique avec le monde extérieur, jaillissant du tréfonds du corps, et se manifestant sous la forme d’une conscience sensorielle aiguë et d’une force relâchée et illimitée” (Schultheis Bob, Cimes, Albin Michel 1988). Cet auteur, ayant atteint lors d’une chute en altitude une véritable extase, a cherché à la retrouver toute sa vie. Dans le désespoir de l’impossible les forces paroxystiques du corps se libèrent et l’on change d’état de conscience. Le temps semble se démultiplier et l’on peut voir lentement arriver les menaces et y parer opportunément avec calme et détachement.

Certains utilisent donc le stress pour invoquer ce pouvoir impersonnel et obtenir une “adresse omnipotente”. Ainsi en 1972, John Brodie trois-quart arrière des Forty-niners de San Francisco raconte à Michael Murphy : "Parfois, et de plus en plus souvent, je fais l'expérience d'une sorte de clarté que je n'ai jamais vue décrite adéquatement. Parfois, par exemple, le temps semble ralentir de façon étrange comme si tout le monde se mouvait au ralenti. Il semble que je dispose de tout le temps du monde pour observer les receveurs et pourtant je sais que les défenseurs s'approchent de moi aussi rapidement que d'habitude. Je sais parfaitement bien que ces gars s'en viennent à toute allure. Néanmoins tout ressemble à un film ou à une danse au ralenti. C'est de toute beauté".

8. Bien d’autres techniques, issues des voies traditionnelles, sont maintenant l’objet d’une expérimentation dans le Développement transpersonnel (DT), comme la musicothérapie, la danse-thérapie, la mise en transe, les sorties hors du corps, les voyages aux confins de la mort, la luminescence corporelle et la circulation de l’énergie, la transmutation de l’énergie …

Les techniques du chant harmonique, des marches sur le feu, du rêve lucide, de l’éveil de la Kundalini demandent des études plus détaillées.


Références:

Descamps Marc Alain, Corps et extase, les techniques corporelles de l’extase, Guy Trédaniel éd. 1992


http://www.europsy.org/marc-alain/sacre1divers.html

Site de Marc-Alain Descamps:  http://www.europsy.org/marc-alain/

vendredi 7 avril 2017

"INTERNET, TRADITION ET MEDITATION"


Quelques réflexions par le Dr Jacques Vigne
ancien psychiatre, installé en Inde depuis douze ans pour la sadhana (pratique spirituelle)

On a beaucoup parlé de la révolution de l'Internet, pour le meilleur et pour le pire. Je livrerai ici quelques réflexions sur le sujet, du point de vue qui est le mien: celui d'un chercheur spirituel et méditant qui a été auparavant en Occident professionnel de la santé mentale. Nous envisagerons deux aspects de la question: d'abord, celui de la psychologie spirituelle, puis celui de la communication des enseignements spirituels entre cultures.

La première chose à voir clairement; c'est que le fonctionnement de l'Internet suit et imite de près celui du mental. Les deux sont basés sur des associations, des liens. C'est pourquoi l'Internet a le pouvoir de rendre les gens rapidement dépendants, comme une sorte de drogue. Au contraire, la méditation coupe régulièrement les associations automatiques pour laisser la place à la présence authentique. Elle désintoxique du parasitage continu du mental, cette machine à faire des associations. Celui-ci a une tendance à l'extériorisation qu'on appelle en psychologie du yoga 'avritti'; la méditation inverse ce processus et correspond à une intériorisation, 'nivritti'. Le mental est comme une araignée qui va chercher les insectes à différents endroits de sa toile; de même qu'un agent intelligent (webcrawler) va chercher des informations sur le Net; la méditation nettoie les insectes, la toile et l'araignée. C'est l'arrêt de l'idéation automatique, des concepts et opinions erronées et même, chez des méditants avancés, des vaguelettes de sensations, rendant possible un aperçu du fond du lac, c'est à dire le Soi.

Une forme de psychose, c'est la schizophrénie, de 'schizo' qui signifie 'di visé' et 'phren' ; l'esprit. Cela veut dire que l'esprit est à la fois coupé du monde extérieur et divisé contre lui-même ; mais il existe une autre forme de psychose qu'on pourrait appeler 'interphrénie', où l'individu s'épuise à force d'être trop relié. La tendance vers l'extérieur est au maximum, c'est une sorte d'hémorragie qui suce le sang de la vie intérieure. En fait, même dans la recherche scientifique, associer n'est pas le tout, on a besoin d'avoir un fil directeur, sans cela on est perdu. Cette loi est encore plus valable en ce qui concerne la vie intérieure. Le mental d'une personne ordinaire est comme la lumière habituelle, celui d'un méditant expérimenté est comme un rayon laser, non seulement concentré, mais aussi cohérent avec lui-même. Il peut accomplir des miracles.

Du point de vue pratique, c'est la raison pour laquelle nous avons évité de mettre trop de liens à l'intérieur des textes même de ce site, nous avons laissé pour l'introduction. Une lecture spirituelle est basée sur la concentration et l'imprégnation d'un message - comme par osmose. Bien sûr, quand on recherche sa voie ou qu'on souhaite trouver des documents intéressants, il est normal d'aller ici ou là, mais c'est simplement une phase de début. Après, il faut être capable de ralentir singulièrement le rythme pour savourer intérieurement ce qu'on lit. A l'autre extrémité de l'évolution méditative, on peut abandonner en quelque sorte la concentration pour simplement observer l'esprit avec une 'attentivité non sélective' (choiceless awareness' comme disait Krishnamurti); mais le problème de cette méthode, c'est que peu sont réellement capables de la suivre, d'où le risque d'auto-illusion. De toutes façons, quelque soit le type de méthode que l'on suive, méditer signifie 'débrancher l'écran', non seulement des objets extérieurs, mais aussi du mental lui-même, et demeurer gaiement et sans souci dans son propre Soi.

L'Internet est un media puissant, et comme toute médicament efficace, il peut avoir des effets secondaires sérieux, le principal étant de renforcer la tendance à l'extériorisation de l'esprit. A notre époque en particulier, celui-ci est envahi d''informations inutiles, est en état d'embouteillage quasi-permanent --comme une boîte aux lettres électronique encombrée de messages inutiles. La façon radicale d'en finir avec cet encombrement, c'est de changer son adresse, c'est à dire de cesser son identification à l'ego. Les messages venant de l'extérieur vont rebondir avec la mention:'N'habite pas à l'adresse indiquée', et il vont diminuer progressivement.

Il est intéressant de noter que l'Internet nous renvoie à un des messages fondamentaux de la philosophie de l'Inde: ce que nous appelons la réalité objective est bien plus virtuelle que ce que nous croyons; et le mental aime à se plonger dans ce virtuel tant qu'il y trouve du plaisir. On en arrive ainsi logiquement à la constatation que la véritable source de dépendance, c'est le mental lui-même, et que tout découle donc de sa connaissance et de sa maîtrise. C'est la question fondamentale du cheminement spirituel depuis l'époque des Upanishads : si le mental voit le monde à la fois extérieur et intérieur, quel est ce 'cela' qui voit le mental? Quel est ce 'cela' qui peut voir l’œil sans yeux? Quel est ce 'cela' qui peut écouter l'oreille sans oreille?

Si nous abandonnons maintenant le champ de la psychologie et que nous nous tournons vers celui de l'histoire religieuse et spirituelle de l'humanité, l'Internet est certainement une grande chance. Il suffit de réaliser que l'intolérance -par exemple celle du Christianisme au Moyen-Age- s'est manifesté par le contrôle des écrits. Il est non seulement tragique, mais aussi symbolique que les 'hérétiques' qui proposaient des idées nouvelles aient été brûlés en même temps que leurs livres. C'étaient les clercs et les moines qui avaient la structure matérielle pour copier les manuscrits et qui avaient donc le pouvoir de transmettre la culture de leur choix. Quand l'imprimerie a été découverte, chacun a pu avoir sa Bible, la lire et réfléchir directement sur elle; les Églises réformées ont pu se développer et mettre au défi le monopole religieux de Rome. Je vois le développement de la littérature religieuse et spirituelle sur l'Internet comme un autre grand pas en avant pour mettre au défi les monopoles religieux de grandes institutions ou ceux commerciaux d'éditeurs, et ainsi de favoriser un pluralisme réel.

Rome a conquis la Grèce et Israël militairement, mais s'est fait conquérir par eux sur le plan philosophique et religieux. De même, il est possible que l'Occident qui domine le monde économiquement de nos jours soit conquis par des formes spirituelles et religieuses d'origine orientale; le processus sera certainement plus complexe que ne l'est ce schéma, il y a déjà et il y aura probablement de multiples échanges à double sens, mais cette possibilité mérite d'être prise au sérieux.

Pour prendre notre propre exemple actuellement, nous mettons la plus grande partie de la littérature à propos de Ma Anandamayi (elle même n'a rien écrit) sur Internet, et elle devient donc disponible pour le public mondial, tout cela pour un coût extrêmement minime. Cette possibilité était impensable il y a seulement quelques années. Elle va favoriser un contact direct des chercheurs spirituels avec les livres-sources, de différents groupes et enseignements, ils pourront se faire une idée par eux-même et choisir le chemin qui leur convient réellement de façon plus indépendante. Il est tout à fait compréhensible qu'un éditeur ait envie de rentrer dans ses frais quand il publie un ouvrage, et même qu'il souhaite en retirer un certain bénéfice, mais cela limite plus qu'on ne pense le choix de textes possibles, et restreint, ne serait-ce qu'inconsciemment, les possibilités d'auteurs par ailleurs de bonne volonté. Pour parler de façon directe, cela tend à éliminer les écrits trop bons pour plaire au grand public.

Si malgré tout un mouvement religieux veut publier des écrits mystiques non 'rentables', il doit investir des fonds dans cette entreprise et donc rentrer dans une sorte de cercle vicieux de collecte d'argent tout d'abord pour cela, et de propagande ensuite pour malgré tout écouler son stock d'ouvrages; finalement, il développe les travers habituels de tout organisation missionnaire de qualité moyenne. L'Internet a la capacité de résoudre en partie ce problème. La question de la surabondance de textes de mauvaise qualité sur le Net se pose, mais elle peut être résolue par la création de sorte de comités éditoriaux de personnalités bien connues et respectées dans leur tradition ou ligne spirituelle et qui font une sélection des meilleurs textes à proposer au public, de même qu'un éditeur choisit les manuscrits qu'il propose à son public, mais sans les contraintes financières, et c'est en soi un grand progrès. Dans l'histoire religieuse de l'Occident, l'équilibre entre les mystique individuels et l’Église a été perdu à partir du XIIIe quand les ermites se sont vu progressivement retirer le droit d’enseigner au peuple, et que la hiérarchie habituelle s'est de plus en plus arrogé ce pouvoir. En Inde, grâce à l'indépendance du gourou, le mystique individuelle a conservé et même développé ses droits. De nos jours au niveau mondial, en particulier grâce à l'Internet, cette communication entre enseignants spirituels et aspirants disciples peut être rétablie plus facilement, mais avec deux réserves:

D'une part, la communication rapide des informations peut aussi jouer en sens inverse, c'est à dire renforcer la centralisation et l'emprise des 'multinationales du religieux'. D'autre part, quand la relation d'enseignement spirituel devient un tant soit peu sérieuse, elle nécessite un contact direct entre maître et disciple, de même qu'il faut un contact direct entre le papier de verre et la pierre qu'on veut polir si l'on souhaite un quelconque résultat.

Quand on étudie l'histoire de la spiritualité, on y trouve des mises en garde régulières contre le danger de la connaissance livresque, sans l'expérience spirituelle qui devrait normalement l'accompagner et le contact fécondant d'un maître. Les livres ou manuscrits représentaient la réalité virtuelle de l'époque; de toutes façons encore maintenant les informations sur la spiritualité transmise par l'Internet le sont principalement sous forme de textes. Ces mises en gardes sont encore plus importantes de nos jours où la quantité d'informations disponibles s'accroît vertigineusement. Plus d'information signifie plus de confusion, d'où l'insistance renouvelée sur le développement d'une relation réelle avec des, ou même seulement un ami spirituel réel, pour reprendre ce terme (kalyan mitra) qui désigne le maître dans la tradition du bouddhisme ancien. Le livre ou l'écran d'ordinateur qui sert de canal de communication peut aussi à partir d'un certain point devenir un écran au sens 'obstacle' du terme, un bouclier protecteur par rapport à une relation qui risque de remettre en cause l'égo de l'aspirant disciple.

Cependant, lire un texte spirituel, par exemple des entretiens avec un sage est une forme d'association avec lui, même s'il est mort depuis longtemps ou qu'il habite à l'autre bout du monde, et on en retirera un profit certain; on dit qu'un bon livre vaut mieux qu'un mauvais gourou, c'est bien pour cela que les personnes spirituelles continuent de publier de bon livres, et aussi à partir de maintenant, créent de bon sites sur l'Internet....

note: ce texte date de 2012. 

A propos de l'Internet, l'auteur explique: C'est pourquoi l'Internet a le pouvoir de rendre les gens rapidement dépendants, comme une sorte de drogue. Au contraire, la méditation coupe régulièrement les associations automatiques pour laisser la place à la présence authentique. Elle désintoxique du parasitage continu du mental, cette machine à faire des associations.Ceci me semble très important.


http://www.anandamayi.org/devotees/jv/jv1.htm

Site de Jacques Vigne : http://www.jacquesvigne.com/

jeudi 6 avril 2017

"MEDITATION ET GUERISON PSYCHOSOMATIQUE"


La méditation est l'art de se regarder soi-même par l'intermédiaire d'une posture physique et mentale. Ce regard sur le chaos qui nous habite permet de ne pas en être dupe et d'apaiser le flux désordonné du mental. L'acte de méditer permet donc de guérir l'esprit. Et partant, l'être.

L'autoguérison est une question centre pour celui qui pratique la méditation: cette dernière procure assez rapidement un bien-être, une relaxation, mais jusqu'à quel point peut-elle permettre une autoguérison des maladies du corps et des souffrances de l'âme '? Au-delà, la méditation n'apprend-elle pas à accepter d'un esprit égal le bien-être et le mal-être ? On peut dire que la bonne méditation, comme la bonne psychothérapie, est une autoguérison assistée -dans un cas par le maître spirituel, dans l'autre par le psychothérapeute.

Nous allons parler plus loin de la notion d'autoguérison dans la psychologie occidentale. On en parle si peu dans les psychothérapies d'inspiration analytique qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une sorte de tabou, de vérité refoulée. En effet, si les gens peuvent se guérir eux-mêmes, cela ne réduit-il pas considérablement le pouvoir des thérapeutes, et encore plus de ceux qui ont réussi à se promouvoir comme formateurs ?

Je suis parti en Inde deux mois après la fin de mes études de psychiatrie, parce que j'avais déjà ressenti dans ma propre expérience le pouvoir d'autoguérison de la méditation, et que je voulais approfondir cette voie. Je savais certes que la méditation, au-delà de l'autoguérison, mène à la Libération, et qu'après avoir aidé à l'intégration du moi, elle aide à le transcender; mais en pratique, je sentais que les deux mouvements étaient liés: il me fallait de toute façon revenir à mon propre esprit, quelles que soient les méthodes que j'allais employer.

La méditation est un «art scientifique», pour reprendre la jolie expression de Marshall Covindan lors du Congrès de Lyon intitulé «Méditation et psychothérapie» qui s'est tenu en mars 1994. Il y a eu de nombreuses études scientifiques qui ont prouvé l'efficacité de la méditation (j'ai d'ailleurs fait ma thèse de médecine sur le sujet). Il faut remarquer que, du point de vue physiologique, il est difficile de distinguer véritablement les effets de la méditation de ceux de la relaxation. De plus, les études souffrent souvent d'une ignorance des différences entre les techniques méditatives, et elles sont souvent pratiquées sur des débutants. L'évaluation à long terme d'une pratique de méditation requiert une réflexion plus approfondie. Elle exige une bonne connaissance de la psychologie spirituelle et de ses pièges, et des diverses méthodes utilisées par les voies spirituelles. Les auteurs du Journal of Transpersonal Psychology qui publient depuis vingt-cinq ans des études approfondies sur le sujet s'orientent dans ce sens-là.

J'ai entendu dire que la France était devenue le pays où il y avait le plus fort taux de suicide des adolescents. A cet âge où les modifications du corps entraînent des bouleversements qui peuvent être équilibrés par des prises de conscience mystiques, la méditation a un rôle important à jouer. Elle permet, en se regardant et ressentant soi-même, de trouver son propre sens à la vie, ce qui représente une réussite fondamentale pour l'adolescent, ou pour l'adulte s'il n'a pas eu la chance de découvrir un sens à sa vie à l'extérieur; I'adolescent, plus lucide souvent que l'adulte, s'aperçoit de l'absurdité de ce système; s'il n'a pas le recours d'une forme ou d'une autre de méditation pour trouver le bonheur à l'intérieur, il risque fort d'être tenté par le suicide, alors qu'il avait en germe une intuition de sagesse à propos de la futilité des bonheurs proposés par une société qui, dans l'esprit, a toujours été, et sera toujours, de consommation.


La méditation peut-elle s'adresser à des sujets pathologiques ?

Pour être clair, il vaut mieux distinguer méditation et sadhana - cette dernière représentant une méditation soutenue, intense, avec une vie quotidienne en harmonie avec l'idéal de la méditation. Pour être accepté par un maître spirituel et s'engager sur cette voie-là, il faut un grand équilibre de départ, ainsi qu'une bonne capacité de maîtrise de soi (les yama-niyama du yoga). A ce moment-là, le pratiquant se soigne en équilibrant les courants d'énergie (pranas). D'après la médecine ayurvédique, les maladies tant physiques que psychiques viennent de déséquilibres entre les pranas. Le pratiquant pourra faire également son auto-analyse au cours de sa méditation. Le rôle du maître spirituel n'est pas, comme celui du psychothérapeute, de rentrer dans les détails de l'inconscient du disciple; par contre, il peut le mettre dans des situations où des tendances négatives latentes peuvent se révéler. Ce sera alors au disciple de les analyser au fur et à mesure. Malgré tous ces facteurs favorables, le pratiquant peut passer par des phases difficiles, surtout si l'éveil de la Kundalini est accéléré par l'absence d'activité sexuelle. Les méditations de concentration pratiquées intensivement peuvent révéler des faiblesses latentes chez le pratiquant; par contre, les méditations d'observation du mental permettent un rééquilibrage régulier du psychisme.

Après avoir abordé cette référence traditionnelle, qu'en est-il maintenant des indications de la méditation en psychothérapie ? De quelle pratique s'agira-t-il ? D'une pratique intensive, avec de multiples possibilités de verbalisation en compagnie du thérapeute. La prière, la répétition du mantra peuvent aider à stabiliser le mental et à retrouver une capacité minimum de concentration. Par contre, les méditations d'observation ne sont pas a priori conseillées, les patients n'ayant pas la maîtrise de l'esprit nécessaire pour que ces techniques soient profitables. Dans l'ensemble, des méditations très proches du corps semblent utiles pour ramener la conscience à la base du mental et éviter de trop grandes divagations. Cependant, ces méditations risquent d'accroître des tendances hypocondriaques. J'ai parlé de ces questions avec le Dr Schnetzler, ex-chef de service de psychiatrie et pratiquant de la voie tibétaine. Il a organisé pendant longtemps des groupes de méditation avec des patients. L'indication de la méditation se posait en fait au cas par cas, il n'y avait pas de correspondance régulière entre tel ou tel type de méditation et tel ou tel type de pathologie. En réalité, le vrai problème ne se pose pas tellement en termes d'indication ou de contre-indication, mais plutôt dans le fait de réussir à trouver ou non un psychothérapeute qui ait une bonne expérience personnelle de la méditation.

Comme nous l'avons fait remarquer, I'autothérapie est peu abordée dans la masse de littérature de la psychologie occidentale. Peut-être évoque-t-elle trop, par certains aspects, la prière. Ceci dit, les courants de pensée positive mènent en fait directement à l'autothérapie. Ce n'est sans doute pas par hasard que ces courants se sont développés plus facilement aux Etats-Unis, où la notion de guérison par la prière est couramment acceptée. Dans les pays latins, la pensée positive s'est intégrée au milieu médical, en particulier par l'intermédiaire de la sophrologie. Dans la psychologie d'inspiration psychanalytique, le livre de Karen Horney, L'auto-analyse (Stock plus, 1942 pour l'édition originale en anglais), a marqué une date, bien qu'il semble être resté isolé. L'idée de base de Karen Horney s'avère saine: à une époque où une bonne partie de l'humanité était dominée par les totalitarismes, il était urgent d'apprendre aux gens à penser par eux-mêmes, à devenir indépendants, y compris de leur thérapeute. La nécessité de l'honnêteté complète vis-à-vis de soi-même, les risques de la fuite des vrais problèmes et de l'autojustification sont justement soulignés. Cependant, quand Karen Horney parle des limites de l'auto-analyse, elle devrait aller plus loin et parler des limites de l'analyse elle-même: l'introspection sans fil directeur fait que l'esprit, n'ayant rien à quoi se raccrocher, construit sa propre mise en scène indéfiniment. Certes, celui qui s'analyse seul risque de se prendre dans son propre labyrinthe, mais celui qui travaille avec un analyste risque de se perdre à deux, avec en plus le danger de ne pas s'en apercevoir, s'il a fait un transfert positif sur son thérapeute qu'il croit omniscient. Au fond, I'auto-analyse ne parait guère différente d'un journal introspectif d'adolescent. La méditation essaie de résoudre ces difficultés de diverses façons. Le retour à un corps immobile et dynamique limite l'amplitude des divagations mentales; de plus, celui qui est engagé dans une véritable pratique a un idéal moral élevé. En analysant les détails de ses déviations quotidiennes par rapport à cet idéal, il apprend à connaître les défauts fondamentaux de l'ego.


La méditation et les rouages de l'autoguérison

Une autre œuvre originale est le dernier livre de René Allendy, le Journal d'un médecin malade qu'il a dicté pendant sa dernière maladie en 1942: on y retrouve une certaine dépression, mais accompagnée de prises de conscience spirituelles. Allendy s'était lié d'amitié à l'époque avec Swami Siddeshwarananda qui vivait aussi à Montpellier. Il constate: "Je sens bien aussi comme notre vie extérieure réalise un grouillement d'influences qui n'est pas nous-mêmes. Cette espèce de comédie humaine autour du demi-cadavre que je suis, autour du naufrage de ma vie matérielle, offre, derrière son ridicule apparent, un reflet du néant des choses contemplées du point de vue spirituel".

 

Quels sont les mécanismes de l'action thérapeutique de la méditation ? On peut en distinguer plusieurs:
 

Le conditionnement opérant: quand on réussit à maîtriser un tant soit peu son mental, on a une expérience de bonheur, sinon, on expérimente des tensions et de l'angoisse. En ce sens, on peut dire que la méditation est une bonne drogue. Dans la vie courante, nous avons tous plus ou moins nos drogues; pour les uns ce sera le travail, pour les autres l'attrait du sexe, pour d'autres la politique ou les chevaux, etc. Le mental est agité parce qu'il recherche le bonheur; la méditation le calme en lui donnant ce qu'il recherche, mais à l'intérieur;
 

Le déconditionnement par évitement: dans des types particuliers de méditation, ou l'on cherche par exemple à relaxer l'attachement au corps en méditant sur le cadavre, etc..;
 

La privation sensorielle: en réduisant les stimuli extérieurs par le silence et une certaine solitude, le méditant augmente la remontée du matériel inconscient, et accélère par là-même le processus de purification, dans la mesure où il est capable d'observer ce matériel inconscient avec le sourire;
 

L'inhibition de l'imagerie mentale: ceci n'est pas contradictoire avec le point précédent, mais correspond à des moments différents, ou à un stade plus avancé de la méditation. On dit que le sommeil avec rêves est plus difficilement réveillable que le sommeil profond, et qu'en ce sens, il est plus profond que lui: en effet, le rêveur n'a qu'une envie, c'est de continuer son rêve. Quand il réussit cependant à inhiber cette activité de rêve, il se réveille, et fait en quelque sorte un saut de conscience. De même, quand le méditant réussit a maîtrisé l'afflux d'images mentales par la concentration, il fait un nouveau saut de conscience - un éveil dans l'éveil, si l'on peut dire:
 

Du point de vue yoguique, la méditation agit en rendant silencieuse des couches de plus en plus profondes du mental; d'abord le mental verbal, ensuite l'imaginaire, ensuite les sensations; quand même les sensations sont calmées survient la grande expérience, le samadhi, et le Soi se révèle;
 

Un autre mode d'action de la méditation, c'est qu'elle stimule l'intérêt de la découverte, et celle-ci induit une satisfaction profonde de la conscience.

La méditation permet d'abord de gérer le stress et de percevoir des mécanismes de base du mental. Ensuite elle permet de développer la compassion et la transcendance; celle-ci permet de se détacher des systèmes explicatifs intermédiaires de compréhension du mental au fur et à mesure qu'on n'en a plus besoin. De même qu'on peut distinguer une thérapie pragmatique d'une thérapie initiatique, de même, il n'est pas interdit de distinguer une méditation pragmatique cherchant à corriger des défauts évidents du mental d'une méditation initiatique, qui s'oriente directement vers l'expérience de l'être. Chaque école de psychothérapie a sa grille de lecture, destinée à mettre un peu d'ordre dans le chaos des expériences relationnelles et intérieures, à les organiser selon une hiérarchie évolutive. Comment pourrait-on évoquer la «grille de texture» de la méditation de façon simple ?
 

Le mental est attiré vers l'extérieur. Même quand on se tourne vers l'intérieur, on est encore prisonnier de l'extérieur sous forme de souvenirs, d'identifications des rôles, etc.
 

Tout ce qui va dans le sens de l'observation va dans le sens de la méditation, étant entendu qu'on est par ailleurs assez mûr pour accomplir l'action juste au moment juste.
 

A un stade très élevé, l'observateur et l'observé de nouveau ne font plus qu'un, il n'y a plus que l'Unité.

Qu'est-ce qui guérit vraiment dans la méditation ? Certes, on ne peut pas éliminer le mécanisme d'action de la psychologie habituelle: revivre de manière consciente et relaxée des traumatismes passés qui avaient été plus ou moins enfouis. Cependant, la création d'expériences puissamment positives qu'on n'avait jamais eues auparavant est un facteur de guérison important en méditation; et qui manque dans beaucoup d'écoles de psychothérapies. De plus, il faut se souvenir que la véritable expérience de méditation est en dehors du temps.

Si la méditation permet l'autoguérison, pourquoi les sages tombent-ils malades ? En Inde, on a tendance à attribuer cela au fait qu'ils prennent le karma de leurs disciples. Comme ils ont un esprit fort, ils ne sont pas affectés mentalement par les mauvaises actions des disciples, mais ils le sont physiquement. Par ailleurs, ces sages ont souvent eu dans leur jeunesse une sadhana intensive où ils ont sérieusement bousculé le corps, avec des carences alimentaires prolongées ou un manque de sommeil chronique. Il est possible que le corps manifeste à distance un affaiblissement du à ces facteurs. La méditation est auto-thérapeutique parce qu'elle a une fonction d'hygiène mentale; elle est comme un bain quotidien. Il y a de multiples manières d'agir à l'intérieur de soi-même, le fait d'en connaître certaines donne confiance en soi.

La méditation n'est pas le tout, il faut que la vie quotidienne soit en harmonie avec elle. On reproche à certains méditants de «planer»; les moines, pour équilibrer cette tendance, pratiquent quotidiennement le travail manuel. De plus, d'un autre point de vue, la plupart des gens planent - même si c'est au «ras des pâquerettes» - en ce sens qu'ils n'atterrissent jamais au-dedans d'eux-mêmes... En Occident, où l'on est inspiré par le modèle médical, un certain nombre de personnes ont l'habitude de retourner voir leur thérapeute pour quelques séances quand « ça ne va pas». Il semble que la formation d'un disciple se fasse à l'inverse, c'est du moins le témoignage que j'en ai reçu d'un grand disciple de Ma Anandamayi: c'est justement quand ça n'allait pas que Ma le laissait tomber; ainsi, elle lui montrait qu'il pouvait se débrouiller par lui-même. Cette méthode n'est efficace que s'il y a une forte relation de confiance déjà établie. Ma elle-même disait: «Exprimez votre souffrance à Dieu seul». Quand les gens peuvent le faire, c'est certainement un signe de maturité et de force spirituelle.


Une conscience au-delà de la guérison et de la maladie

La méditation est la thérapie balistique par excellence, en ce sens qu'elle revient constamment à l'unité. Elle ne cherche pas uniquement le bien-être, mais plutôt un état de stabilité mentale qui soit également au-delà du mal-être. Dans certaines méditations, on peut même intensifier un état de mal-être comme dans la voie de la dévotion où l'on cherche à ressentir de plus en plus les brûlures de la séparation d'avec le Bien-aimé... Les thérapies sont plutôt terre a terre. La méditation est «terre à terre», ou «ciel à terre» si l'on veut. La rencontre des deux mondes libère une énergie insoupçonnée, celle de la foudre. On peut se demander si la méditation doit guérir, ou n'est là que pour le plaisir de la conscience. Ultimement, la méditation assure une guérison fondamentale; cependant, on ne doit pas exiger d'elle l'amélioration directe d'une souffrance précise. La méditation, dans sa forme élevée, doit garder la pureté d'un art pour l'art. De toutes façons, l'ego est incurable ; ce qu'on a de mieux à faire, c'est de le laisser tomber. Alors pourra se révéler le bonheur suprême (parama-sukhadam) et un état de non-dualité où l'on n'a plus d'effort conscient à faire pour aimer les autres et s'aimer soi-même, à la manière de cet enfant de trois ans qui disait un jour à sa mère: «Je te m'aime»... On atteint à ce moment-là un état heureux décrit souvent dans la Bhagavad-Gita comme « stable par soi-même et en soi-même» ou, selon une autre possibilité de traduction, «par le Soi et dans le Soi».

Cette quête de soi-même, ou du Soi, ne peut étre limitée à la durée relativement courte d'une thérapie; c'est l'affaire d'une vie. Témoin cette histoire de Bayazid de Bistam, un des pères fondateurs du soufisme, qu'un visiteur était venu voir. Le visiteur, ne le trouvant pas, se met à attendre dans le jardin, puis à fouiller la maison de fond en comble; finalement il le trouve dans le coin et se met à lui faire des reproches: «Cela fait trente minutes que je te cherchais, et je te trouve seulement maintenant !». Bayazid lui répond: «Tu as bien de la chance ! Moi, cela fait trente ans que je me cherche, et je ne me suis pas encore trouvé !».


par le Dr JacquesVigne

http://jacquesvigne.com/JV/jv7.htm


dimanche 2 avril 2017

"LA MEDITATION M'A SAUVE"


Le parcours de Phakyab Rinpoché est singulier. Après avoir subi dans son pays occupé l’enfermement et les tortures de la Police armée du peuple, ce lama tibétain est parvenu à s’enfuir des geôles chinoises pour se réfugier aux Etats-Unis en avril 2003. À New York, la gangrène dont il souffre à la cheville droite empire. Les conséquences des supplices s’avèrent bien plus graves et le diagnostic est sans appel. L’arthrite septique destructrice et le processus de décomposition des os, du cartilage et des tissus à son pied droit sont qualifiés d’ « irréversibles ». Rinpoché souffre de plus d’une pleurésie et d’une tuberculose osseuse (mal de Pott) qui attaque ses lombaires. Il doit porter un corset de maintien pour se tenir debout.

Devant la gravité de son état, les médecins américains préconisent d’urgence une amputation sous le genou de sa jambe droite. L’infection rebelle à une antibiothérapie de choc risque en effet de se généraliser très rapidement et il mourra de septicémie. Pourtant, dans la Clinique des survivants de la torture à l’hôpital Bellevue de New York, Phakyab Rinpoché entend une voix intérieure qui lui dit : « Couper n’est pas soigner ». Il refuse donc la solution des chirurgiens et prend conseil auprès du Dalaï-lama qui lui répond par une question : « Pourquoi cherches-tu la guérison à l’extérieur de toi ? »

Avec ce viatique, il quitte l’hôpital new-yorkais sous le regard interloqué du personnel. On ne donne pas cher de sa vie. Toutefois, malgré d’atroces douleurs, par le seul recours de la méditation sur la compassion inconditionnelle et les yogas de l’énergie interne, le tsa-lung auquel il avait été initié à l’âge de 16 ans dans le monastère de Golok au Tibet oriental, Phakyab Rinpoché trouve en lui les forces nécessaires. Au terme d’une retraite de 3 ans dans un petit studio de Brooklyn, il a réussi non seulement à repousser l’infection mais aussi à reconstruire l’astragale et le plafond tibial de sa cheville droite, délités par la gangrène – alors que, dans des conditions normales seule une greffe osseuse aurait permis d’obtenir un tel résultat.

Le Dr Lionel Coudron, médecin traumatologue à Paris, a étudié le dossier médical de Phakyab Rinpoché contenu dans les rapports de médecine générale, de radiologie, d’orthopédie et de pneumologie de l’hôpital Bellevue. Il décrit cette double guérison comme un « phénomène d’une puissance exceptionnelle ». Selon le Dr Coudron, Phakyab Rinpoché est parvenu à guérir d’un mal qui, du point de vue des connaissances médicales actuelles, devait l’emporter.

Mais sa guérison n’est pas inexplicable. Rinpoché a mobilisé les ressources des sciences internes de la méditation qui font intervenir la puissance de l’esprit entraîné. Il a en effet accumulé près de quatre-vingt mille heures de pratique des profonds yogas qui éveillent la conscience à sa base aimante et lumineuse.

Cette expérience hors du commun, Phakyab Rinpoché l’a racontée avec modestie et simplicité à Sofia Stril-Rever, biographe française du Dalaï-lama, enseignante de méditation et Mantra Yoga. Dans une confession pudique, il décrit aussi son enfance tibétaine sur les hauts plateaux, sa famille unie, cette culture si particulière menacée d’extinction et qui revit en exil grâce au rayonnement international que lui donne la notoriété du Dalaï-lama, prix Nobel de la Paix, porte-parole d’une éthique laïque dédiée à la promotion des valeurs humaines fondamentales.

Phakyab Rinpoché raconte comment on célèbre la vie et le bonheur dans son pays. Il évoque son ordination à 14 ans, en 1980 lorsqu’après la mort de Mao l’âme du Tibet renaît de ses cendres ; puis sa reconnaissance à 28 ans par le Dalaï-lama comme détenteur d’une grande lignée de maîtres spirituels qui, de Kamalashila à Padampa Sangyé et Darma Dodde, enseignent le powa ou transfert de conscience après la mort. Ses études approfondies des Ecritures bouddhistes pendant une vingtaine d’années, associées à de longues retraites, lui ont valu de passer avec succès les examens stricts de Geshé Lharampa ou « Docteur en divinité ». La lecture de son livre nous plonge donc dans la tradition tibétaine jusqu’à cette survie à New York, loin de son Pays des neiges natal, dans un monde si éloigné du sien. C’est pourtant là qu’il reprend possession de son corps et le contrôle de la maladie.

Sa guérison est un formidable message d’espoir. Elle témoigne d’une complémentarité possible entre médecine et méditation, entre sciences de la matière et sciences contemplatives, apportant une contribution remarquable au débat actuel sur le pouvoir de guérison de l’esprit et sa capacité d’agir sur le corps. Phakyab Rinpoché a d’ailleurs participé à des protocoles de recherche sur les bienfaits thérapeutiques de la méditation conduits à l’Université de New York, NYU, par le Dr Zoran Josipovic, et il a été invité plusieurs fois à s’exprimer dans le cadre du programme d’investigation sur la conscience Avatar 2045.

Dans son récit, Phakyab Rinpoché montre aussi une compassion extrême à l’égard de ses bourreaux chinois, difficilement compréhensible des psychologues de l’hôpital américain. Quel que soit le mal infligé, quelle que soit la souffrance endurée, le moine veut préserver sa vision de la bonté fondamentale de l’être humain. Dans sa langue, Rinpoché signifie « précieux », comme le sens de la vie et de ses multiples renaissances, selon le principe de réincarnation, et de sa vie présente que Rinpoché a offerte dès l’âge de 13 ans, quand il décida de devenir moine pour le bien de toutes les existences.

À près de 50 ans, Phakyab Rinpoché nous livre une leçon de courage et d’espérance pour tous ceux qui souffrent. Au « Jardin du Bouddha de Médecine », en vallée de l’Eure près de Paris, il a défini un programme de 3 ans Vivre la paix et la guérison intérieure, pour préparer ses étudiants à recevoir la transmission des yogas de l’énergie qui lui ont permis de guérir. A Paris, New York, Miami, San Francisco, Kansas City, Lima, Bogota, Hong Kong ou Singapour, ainsi qu’au Tibet où il est retourné en 2013 pour soutenir son monastère et lancer une action humanitaire auprès des mères et des enfants défavorisés dans le cadre de son programme Tibet Mother & Child International (TMCI), il enseigne conformément au message inspiré des paroles du Dalaï-lama qui, en novembre 2003, lui dit : « Ne cherche pas la guérison à l’extérieur de toi. Tu as en toi la sagesse qui donne la force de guérir. Une fois guéri, tu enseigneras au monde comment guérir. »


http://www.phakyabrinpoche.org/index.php/fr/biographies/phakyab-rinpoche/28-la-meditation-m-a-sauve





jeudi 16 mars 2017

"LA METAPHORE DU PAPILLON"


Nous sommes souvent pris avec une image romantique de la transformation intérieure. Pour beaucoup d’entre nous, une fois que nous avons commencé à travailler sur nous-mêmes, cela devrait juste aller mieux. Et quand le chemin se fait escarpé, ou que nous tombons dans une crevasse que nous n’avions pas vue parce que nous avions le nez en l’air, nous remettons volontiers tout en question : ce ne doit pas être le bon chemin, la bonne façon de travailler sur soi… ou pire, cela n’en vaut pas la peine. Nous sommes dans une grande mesure conditionnés par le monde consumériste dans lequel nous vivons  : nous râlons parce que nous avons payé le prix pour acheter le bonheur, et nous avons l’impression de nous être fait avoir sur la marchandise. Ou alors, nous sommes habitués à recevoir des bons points et des récompenses pour nos efforts, et nous ne comprenons pas que l’Univers nous traite en adultes responsables au lieu de nous entretenir dans notre infantilisme. Nous cultivons l’idée que la vie est une école et que la maîtresse devrait toujours être gentille avec nous, mais ça ne marche pas tout à fait comme cela. Au contraire, la difficulté est signe que le vrai travail commence.

Une métaphore typique et caractéristique de ce romantisme spirituel est l’histoire de la chenille qui se transforme en papillon. Pauvre chenille, elle se traine par terre dans la poussière, et c’est ainsi que nous regardons volontiers nos congénères, en particulier ceux qui n’ont aucune envie de travailler sur eux-mêmes : ce sont des chenilles qui ignorent qu’elles pourraient devenir des papillons. Nous, heureusement, avons été effleurés par l’aile de la vérité et nous savons donc qu’il nous faut nous préparer à entrer dans la chrysalide dont nous ressortirons libres et heureux, voletant dans les airs à mille lieux des préoccupations des pauvres rampants. Alors nous travaillons dur pour accéder à ce statut et à cette liberté. Nous lisons beaucoup de livres et nous essayons diverses techniques en passant d’un enseignant à l’autre. Nous faisons, encore une fois, beaucoup d’efforts en espérant obtenir un résultat à la hauteur de nos espérances. C’est ce que le Rimpoché Chögyam Trungpa dénonçait comme une forme de matérialisme spirituel dont nous sommes, nous occidentaux, bien souvent affligés.

Creusons un peu la métaphore du papillon. Elle n’est pas du tout romantique. Il arrive que la chenille, qui vivait tranquillement jusque-là sa vie de chenille, se mette à avoir une faim insatiable. Elle mange à ne plus pouvoir se mouvoir, et alors, elle est prise d’une violente envie de dormir qui lui laisse juste le temps de tisser un cocon protecteur. Jusque-là, tout va bien : on peut voir là une allégorie de notre chercheur spirituel se gavant de toutes les connaissances qu’il peut accumuler, et qui finalement se sent appelé à entrer dans une retraite méditative pour digérer tout son savoir. C’est une des caractéristiques du processus de transformation que cette grande fatigue : Jung avait remarqué que lorsque l’inconscient a besoin d’énergie, il le prend au conscient, ce qui a en outre l’avantage d’affaiblir ses défenses. Un exemple : Franklin Merrell-Wolf, qui était professeur de mathématiques à l’Université, était tellement fatigué dans les mois qui ont précédé son éveil qu’il s’endormait en cours !

La chenille dort, donc. Et elle fait des rêves étranges, des rêves qu’elle ne comprend pas. Des rêves qui lui parlent d’espaces qu’elle n’a jamais visités. Mais voilà qu’apparaissent des cellules étrangères dans son système biologique. Ce sont des cellules souches à partir desquelles va commencer à se former le futur papillon. Mais pour le système immunitaire de la chenille, ce sont des envahisseurs et il va donc tout faire pour tenter de les éliminer. Il va se battre de toutes ses forces jusqu’à ce qu’il soit épuisé et complètement submergé. Le fin mot de l’histoire, c’est que la chenille sert de nourriture au futur papillon dans la chrysalide. La nature n’est vraiment pas romantique, mais elle est bonne car la chenille ne souffre pas, elle meurt dans une totale inconscience. Nous touchons là à un archétype fondamental : la transformation intérieure, ce n’est pas une partie de plaisir pour notre ego mais une mort et une renaissance. Sur le chemin spirituel, pour être « deux fois né », il faut « mourir avant de mourir ». Quant à ce qui en nous passe de la chenille au papillon, c’est aussi mystérieux que ce qui en nous passe de vie en vie…

Quand le papillon a mangé toute la chenille et l’a digérée, il commence à se sentir à l’étroit dans la chrysalide et commence à lutter pour en sortir. Anaïs Nin a fort bien saisie l’ambiguïté de ce moment quand elle a écrit : « Vint un temps où le risque de rester à l'étroit dans un bourgeon était plus douloureux que le risque d'éclore. » Nous sommes tous déjà passés par là quand la matrice qui nous abritait s’est révélée de moins en moins confortable et qu’il nous a fallu naître dans ce monde. Dans le cas du papillon, l’élan de compassion qui pousserait à pratiquer une césarienne est une idée mortelle : si le papillon n’a pu trouver la force de briser par lui-même le cocon, il n’aura pas celle de s’envoler et mourra misérablement. Je crois qu’il en est de même avec le papillon humain : il advient un moment où, quand il est question d’éclore à notre liberté la plus fondamentale, nous sommes irrémédiablement seuls avec nous-mêmes et ce que nous faisons de notre vie.

Tout cela peut sembler bien abstrait. Quand on est face à une certaine désespérance, au découragement et au vide intérieur, la vie des papillons… n’est-ce pas ? Pourtant, la métaphore de la transformation de la chenille est simplement un rappel que le chemin est par là, que c’est dans le noir que nous trouverons la lumière, dans la mort acceptée que se niche la nouvelle vie. Eckhart Tollë raconte comment il était aux prises avec un vide intérieur et un sentiment de désespoir généralisé jusqu’à ce qu’à 29 ans, il se soit réveillé une nuit avec le désir irrésistible d’en finir. La pensée qu’il ne pouvait plus continuer à vivre avec lui-même l’obsédait, mais il a alors pris conscience de ce qu’il était divisé en deux : il y avait le moi qui souffrait et le moi qui observait le moi souffrant. Une voix intérieure lui a dit « ne résiste pas » et il a obéi. Il a alors senti un vortex d’énergie qui semblait le tirer vers le fond et sa peur s’est évaporée. Au réveil, il était en paix, et à sa grande surprise, ce sentiment a persisté.

Pourquoi tant de souffrances ? Jung explique que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi » – cela ne peut pas se passer sous le contrôle de l’ego. La chenille ne décide pas quand et comment elle deviendra papillon, c’est un processus qui la dépasse et auquel il faut qu’elle s’abandonne. Jung ajoute qu’il n’y a pas que le moi qui souffre parce que ses limites sont distendues et finissent par exploser sous la pression intérieure ; le Soi aussi souffre de restreindre sa nature illimitée à cette petite chose que nous sommes. Finalement, sans magnifier de quelque façon cette souffrance – ce serait juste un masochisme morbide –, Jung souligne que c’est dans la tension entre les opposés qu’apparait la conscience qui a pour tâche, précisément, de les englober et de les réunir. C’est un déchirement, une crucifixion, et c’est à ce prix seulement qu’il y a un élargissement de la conscience.

Richard Moss ajoute que « la mesure de la conscience, c’est combien de souffrance elle peut embrasser. » C’est qu’elle ne s’y limite pas, qu’elle s’est élargie alors suffisamment pour mettre la souffrance, qui fait partie de la vie comme la pluie et les escargots, en perspective d’une vision plus large : ah ! Ce n’était qu’un passage ! Et le soleil brille, waow ! Tout comme une mère saura relativiser les douleurs de l’accouchement quand ses yeux rencontreront ceux de son nouveau-né et qu’une nouvelle histoire d’amour commencera. Voilà encore le fin mot : l’amour. Si l’amour naît au milieu de tout cela, nous sommes sauvés. S’il n’y a pas d’amour, mais seulement le désir d’arriver quelque part, d’obtenir un résultat, tout est vain et l’œuvre qui transforme le plomb de la vie en or a misérablement échoué.

Bien sûr, il est naturel de se demander parfois si nous sommes sur la « bonne voie », d’en rechercher des signes. C’est le moment de se demander comment nous pouvons la reconnaitre. Un danger alors est de se référer à une autorité extérieure, quelle qu’elle soit. L’enfant en nous cherche encore un parent, et c’est le prix de la liberté que de devenir notre propre parent ; il ne s’agit pas de juger ce qui en nous serait encore infantile mais d’en prendre l’entière responsabilité, de comprendre que nul autre que nous-mêmes ne saura répondre aux besoins de cet enfant en nous. C’est l’apport indéniable de la méditation ainsi que de l’écoute des rêves et de tous les mouvements de l’âme que de nous fournir une boussole intérieure. Nul autre que nous ne peut la lire, retrouver notre Nord. Jacques Lusseyran propose cependant un indicateur hors pair pour déterminer la qualité du chemin sur lequel nous marchons :

« Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire. »

Quand nous sommes dans le noir, quand rien n’est clair, c’est que la chenille en nous est dans la chrysalide, au bord de naître. Nous avons alors tendance à vouloir aller vers la lumière, mais nous commettons souvent l’erreur de nous accrocher à ce que nous connaissons déjà, ou à la lumière que nous proposent d’autres personnes. Nous négligeons alors la lumière de notre propre âme. Nous rebroussons chemin. Nous n’avons pas la patience d’attendre que nos yeux s’habituent à l’obscurité et discernent une nouvelle direction. Pourtant Jung nous rappelle inlassablement qu’ « on ne trouve pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en éclairant l’obscurité. » C’est avec notre propre lumière que nous l’éclairerons. Nous n’avons donc pas d’autre choix que d’affronter tôt ou tard ce qui nous fait le plus peur, c’est-à-dire l’inconnu et notre entière responsabilité de créer notre propre vie. Au fond, la chenille peut s’éveiller à tout moment à sa nature de papillon, mais il lui faut passer alors enfin par la porte du « je ne sais pas ». C’est la grande voie qui nous ramène à nous-mêmes.


Jean Gagliardi 


mardi 10 janvier 2017

"LE BURN-OUT CHEMIN INITIATIQUE ?"


Plus de 12 % de la population active française courrait le risque d’un burn-out en 2014, cet épuisement professionnel.
Et si, sous la gravité du mal-être,
pulsait une puissante énergie de transformation ?

« Serais-je la femme que je suis aujourd’hui si je n’avais pas été victime d’un burnout ? » La question semble curieuse. C’est pourtant celle que se pose Nadia Guiny, neuf ans après avoir payé cher sa suractivité professionnelle. « J’étais directrice de la communication, j’avais des responsabilités, j’étais reconnue, raconte-t-elle. Pendant vingt ans, j’ai adoré mon métier, je me donnais sans limites. À un moment, j’ai commencé à y trouver de moins en moins de sens. La fatigue s’accumulait, mais j’avais tellement à cœur de bien faire ! Je me disais qu’un moment favorable viendrait. Je n’ai pas vu le mur venir. » Selon les gens, le mur prend la forme d’un AVC, de dérèglements physiologiques, d’un état dépressif. Certains se réveillent un matin incapables d’honorer le rendez-vous qu’ils préparaient depuis des mois. Nadia Guiny, elle, a vu surgir une maladie neurologique invalidante. « Le neurologue a fait le lien entre mon surinvestissement et l’incapacité de mon organisme à en supporter davantage », souligne-t-elle.


Renaître de ses cendres

« Cet épuisement physique et psychique est le résultat d’un trop fort déni de soi, commente la psychologue Patricia Serin. Il est le signe que la personne a négligé des aspects d’elle-même, pourtant essentiels. » Le corps est épuisé, le cerveau grillé. S’arrêter longtemps est une nécessité – vécue parfois comme un échec. Pour Nadia Guiny, c’est un électrochoc. « Moi qui n’avais plus goût à rien, j’ai pris conscience que je voulais vivre, et en bonne santé », relate-t-elle. Les forces lui manquent, mais son congé maladie lui donne du temps pour réfléchir. Qu’a-t-elle à en comprendre ? « Certaines entreprises portent une responsabilité, du fait de charges de travail colossales ou de pressions managériales, admet-elle. Pour autant, il est important de dépasser la plainte et la colère. Un burn-out doit nous questionner sur notre perfectionnisme, notre soif de reconnaissance, ainsi que sur nos difficultés à mettre des limites et à exprimer nos besoins. » C’est aussi le moment de se mettre à l’écoute de ses aspirations fondamentales.

Sommes-nous vraiment sur notre route ? L’intuition, les rêves ou les ressentis sont de précieux alliés. Nadia Guiny a mobilisé le peu d’énergie qu’il lui restait pour explorer de nouveaux champs. « Peu confiante dans les traitements que me proposait la médecine, j’ai décidé de me tourner vers des approches alternatives », narre-t-elle. Rebirth, étiopathie… Elle finit par trouver son sésame entre les mains d’un chiropracteur énergétique. « Il a cassé les couches émotionnelles que j’avais accumulées, explique-t-elle. Je me suis sentie me “reverticaliser” et me défaire peu à peu de mes douleurs. »

On réalise l’absurdité du système dans lequel on s’était enfermé.
En parallèle, elle s’interroge sur sa vie, sur ses valeurs, sur ce dont elle souhaiterait être fière à l’orée de sa mort. « Au fond, le burn-out est un processus alchimique, analyse-t-elle. Dans une société qui valorise l’hyperconsommation, l’individu ne fait pas exception : il se consume. » Une fois calciné, tel le phénix, il peut renaître de ses cendres, à condition de faire le chemin de la purification, de la suppression des résistances puis de la recomposition de lui-même, vers un état d’unité intérieure.


Un éveil spirituel

« C’est comme dans un éveil spirituel », confirme Patricia Serin : soudain, face à l’abîme des circonstances, quelque chose s’engouffre et se révèle, « on réalise l’absurdité du système dans lequel on s’était enfermé. On se rend compte de la nécessité d’évoluer vers une qualité de présence plus authentique. Le burn-out exige un changement profond de la relation que nous entretenons à nous-mêmes et aux autres. » Il ne s’agit pas forcément d’abandonner son travail – on l’a peut-être choisi par vocation –, mais de revisiter la façon dont on le perçoit. « À rebours du sentiment de n’en faire jamais assez, nous devons prendre conscience qu’en jouant simplement notre rôle dans le Grand Tout, nous faisons notre part, comme des colibris, note la psychologue. Cette vision est extrêmement apaisante. Peu à peu, on remplace le besoin d’amour par la découverte de l’amour en soi. » Il ne s’agit pas de romantiser : le burn-out reste une expérience douloureuse. Se reconstruire prend du temps. Une fois les symptômes disparus, la tentation est grande de repartir sur les mêmes rails. « Mais que vaut-il mieux : prendre le risque d’aller vers l’inconnu ou avoir la certitude d’aller dans le mur ? », interroge Nadia Guiny. Se faire accompagner peut être nécessaire, sans perdre de vue que les choix nous appartiennent. Quatre ans après son burn-out, Nadia Guiny n’avait plus trace de sa maladie. Après avoir repris son emploi à mi-temps, elle a fini par se lancer dans le coaching. « Je suis sur mon chemin de vie, conclut-elle. Le burn-out a réveillé cette flamme en moi qui, au lieu de me réduire en cendres, m’apporte chaleur et lumière. »

http://www.inrees.com/articles/burn-out-chemin-initiatique/