mercredi 24 avril 2013

"MEDITEZ POUR NE PAS DEPRIMER"


La preuve par le scanner. Une étude vient d’être menée sur l’impact de la pratique de la méditation en pleine conscience sur les personnes dépressives sujettes aux récidives. Les résultats sont très encourageants : le taux de rechute après un an diminue presque de moitié. Méditer empêche de déprimer.

« On peut entraîner l’esprit comme on entraîne un muscle ou un geste dans un sport. » Le Dr Guido Bondolfi, médecin adjoint agrégé au service des spécialités psychiatriques, applique sa maxime depuis plus dix ans avec les patients qu’il suit. Responsable du programme dépression, il a mis sur pied des séances de groupe fondées sur une méthode dite de pleine conscience (mindfulness). « Des exercices de méditation sont enseignés afin d’être plus attentif au moment présent et de tenir à distance les émotions négatives », explique-t-il.

Eviter la spirale de la déprime

Cette pratique est particulièrement bien adaptée aux personnes dépressives qui tombent facilement dans le piège des pensées négatives. En effet, la dépression est une maladie multirécidiviste : la moitié des personnes qui en fait une, en refera une; après deux épisodes dépressifs, on note 70% de rechutes; après trois, ce chiffre s’élève jusqu’à 90%. « C’est un peu comme si chaque dépression en appelait une nouvelle », note le Dr Bondolfi. Alors qu’un facteur de stress comme un deuil, une séparation ou la perte de son emploi, peut déclencher la première crise, ce n’est pas toujours le cas pour les suivantes. « Une petite variation d’humeur suffit à provoquer le processus de la rechute. Ces personnes sont happées automatiquement par des pensées, émotions ou sensations négatives, ce qui réactive la spirale de la déprime. »

Le programme s’adresse à des candidats en rémission, mais qui ont déjà fait deux ou plusieurs dépressions et redoutent le retour de la tempête. Il se déroule sur huit semaines au rythme d’une séance hebdomadaire en groupe, de deux heures, animée par un psychiatre ou un psychologue, et complétée par 45 minutes d’entraînement quotidien. « La prise de conscience permet de répondre aux événements au lieu d’enclencher automatiquement des ruminations », détaille le psychiatre. Et les résultats sont probants: le taux de rechute à un an diminue presque de moitié, passant de 63% à 36%.

Zone activée

Fort du succès clinique et de l’intérêt des patients, le Dr Bondolfi vient de mener une étude (lire l’encadré ci-contre) avec l’équipe du Pr Patrik Vuilleumier, directeur du Centre des neurosciences de l’Université de Genève et codirecteur du laboratoire du cerveau et du comportement humains. Les participants ont passé une IRM fonctionnelle du cerveau avant les huit semaines de méditation et une autre après. Là aussi les images sont parlantes. « Plus les personnes étaient anxieuses et dépressives, plus l’effet de la méditation était important sur une région du cortex frontal médial. Avant sans réponse, après nettement plus activée », relève le neurologue. Et le Dr Bondolfi de conclure: « Nous commençons à comprendre quels sont les mécanismes cérébraux impliqués. A l’avenir, le but sera de déterminer avec précision les patients pour lesquels cette méthode a le plus de bénéfices. »

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"CORPS ESPRIT : NOTRE POTENTIEL"


Nous redécouvrons ces dernières années le pouvoir de l’esprit. Les conseils de méditation pleuvent. Les approches médicales qui considèrent le pouvoir des croyances font florès. La quête de la bonne santé explique en partie ce succès. Mais cette évolution nous emmène bien au-delà.

La relation corps-esprit… Voilà une superbe question. C’est ce que je pensais lorsque voici quelques semaines, j’entamais lectures et interviews en vue d’écrire cet article. Sommes-nous notre corps ou avons-nous un corps ? Faut-il parler de dualisme, c’est-à-dire de séparation entre le corps et l’esprit ? Sinon comment comprendre l’unité corps-esprit ? Comment, en dépit de toutes les évidences qui suggèrent le contraire, en sommes-nous venus à considérer que nous sommes uniquement des corps, qui peuvent être entretenus et se détraquer, comme des vélos ou des voitures ?
Toutes ces questions m’agitaient depuis déjà un moment quand les « vacances » arrivèrent. Enfants, amis et parents réunis, un moment attendu chaque année. Me voilà, au milieu des conversations, des sollicitations et tâches diverses, à essayer de trouver le calme et le silence pour travailler… Cela crée une pression chaque jour un peu plus considérable. Je dors moins bien, me réveille tôt, sens des tensions grandir dans le haut du dos et la région du plexus solaire. Au bout d’une dizaine de jours, je passe une nuit avec des maux de ventre, le coeur qui bat dans la poitrine, une légère fièvre, des nausées. Un malaise suffisamment fort pour que le spectre de la bactérie e-coli, matraquage médiatique oblige, me traverse fugitivement l’esprit. Je respire. Petit « insight » en forme de clin d’oeil : je suis en train de vivre mon sujet !
A partir de ce moment, le malaise disparaît, mais pas le stress. Une observation plus attentive m’apporte une information supplémentaire : quelles que soient les circonstances, le stress est lié pour moi à la performance. Sans stress maximal, comment écrire de bons articles ? Voilà ma croyance.
Ce qui est en jeu dans la relation corps-esprit, ce n’est pas de faire un joli pied de nez rhétorique à Descartes, en se fondant sur les recherches des vingt dernières années et les approches thérapeutiques qui ont fleuri. Ce qui est en jeu, c’est de changer d’abord de regard sur l’expérience de chaque jour, chaque heure, chaque minute. Puis de changer l’expérience elle-même. Et ultimement de changer. D’aller vers un comportement qui apporte plus de satisfaction, qui soit plus en accord avec l’idée qu’on se fait du bonheur, des relations aux autres. Ce qui est en jeu, dans la relation corps-esprit, c’est l’être humain qu’on devient.

C’est précisément le chemin qu’empruntent des médecins comme Thierry Janssen, des chercheurs comme Richard Davidson, des thérapeutes comme Michel Odoul : le corps n’est plus une donnée de base dont nous sommes le jouet victimaire. La physiologie est non seulement sensible à l’esprit, mais elle le reflète, le symbolise, l’exprime, en quatre mots : le corps est l’esprit. La physiologie est l’esprit. L’esprit est la physiologie. Ceci depuis les pensées en apparence les plus simples jusqu’au point élevé de « l’âme » ou des plus hautes valeurs humaines, selon la terminologie employée.
Quand je pense, des pieds à la tête, ma matière danse.
Il ne s’agit pas ici de nier les facteurs biologiques, le bien-fondé de la médecine moderne et ses succès. En pleine épidémie de choléra en Afrique, quelles que soient les prières des fidèles à l’église ou à la mosquée du coin et le niveau d’optimisme général de la population, rien n’est plus rassurant que de voir se déployer les tentes des humanitaires et des soignants, les blouses blanches et les antiseptiques. Mais évoluer, élargir le champ, ne signifie pas exclure. On peut s’ouvrir aux expériences, les intégrer sans renier ce qui est déjà établi. Encore faut-il accepter que ces expériences soient possibles et utiles. Or, le corps-esprit a un tel potentiel comparé à l’utilisation pauvre, pour ne pas dire indigente, qui en est souvent faite, qu’on a du mal à imaginer quelle distance nous sépare… de nous-mêmes.


Le divorce consommé

La question des rapports entre corps et esprit occupe les philosophes depuis l’Antiquité. Avec Descartes, qui les opposa en termes de substance, l’idée de la séparation prévalut. C’est à la matière que devait désormais s’intéresser la science, laissant l’âme – les émotions – au domaine des religions. Âme, esprit, autant d’invisibles qui allaient peser de moins en moins lourds dans les approches scientifiques et médicales ! « Au XIXe puis au XXe siècle, nous avons fait preuve d’une volonté de plus en plus matérialiste de comprendre le monde matériel pour le contrôler, le dominer ; ce sont les débuts de l’industrialisation et de la recherche scientifique qui cherche à analyser le vivant en le décortiquant, en séparant tout », explique le médecin Thierry Janssen qui souligne « la vision à l’époque très dualiste de la réalité ». Si le dualisme entre corps et esprit reste un sujet de débats théoriques, dans les représentations et en science, le corps-objet prévaut. En témoigne cet exemple d’un de mes proches, malade du foie dont les bilans présentent des déséquilibres importants et à ce jour inexpliqués, souffrant d’une anxiété extrême en toute circonstance, d’allergie et d’asthme. De longs mois ont passé, à faire des examens, des analyses sanguines poussées jusqu’à l’IRM, sans qu’aucun spécialiste pose une seule question ayant trait à un facteur psychosomatique.
Hors du domaine médical, ces représentations du corps-objet sont également prégnantes. On cherche par toutes sortes de techniques à modifier l’apparence du corps : chirurgie esthétique, régimes, musculation… Un grand nombre de ces usages visent à obtenir, indirectement, un mieux-être spirituel, plus d’amour, de considération, d’aisance en société, en un mot : de bonheur.
Or, si le fait de s’apprécier physiquement contribue effectivement au bonheur, il a été prouvé qu’en fait notre apparence physique conditionne très peu notre degré de contentement. La causalité marche en sens inverse : Plus nous sommes enthousiastes, positifs et optimistes, et plus nous nous trouvons beau ! Dans cet équilibre entre les différents facteurs, la génétique entre en ligne de compte pour 50%, le physique pour 10% ; 40% nous appartiennent et nous pouvons les utiliser pour orienter notre vie.


Redécouverte de l’unité corps-esprit

C’est dans la douleur que nos sociétés redécouvrent le lien entre corps et esprit. L’augmentation du stress a été le signal d’alarme : « Plus de 60% des visites quotidiennes chez le médecin sont en lien avec le stress » s’exclame le cardiologue Herbert Benson, pionnier des recherches sur les effets bénéfiques de la méditation. En Europe, ce n’est guère mieux : « Le stress apparaît depuis une quinzaine d’années comme l’un des risques majeurs auquel les organisations et entreprises doivent faire face » nous apprenait en décembre l’Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents au travail (INRS).
« Le stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face. Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas uniquement de nature psychologique. Il affecte également la santé physique, le bien-être et la productivité », poursuit l’INRS. Voilà comment le lien corps-esprit s’invite au coeur de nos systèmes.
Parallèlement, les avancées scientifiques ont mis en lumière certains mécanismes révélant une intrication étroite entre nos pensées, nos émotions, et nos réactions physiologiques. Bien que le cerveau soit le siège des processus cognitifs, c’est l’ensemble du corps qui réagit à la pensée et en retour affecte nos fonctionnements cérébraux : une pensée peut créer une émotion qui crée une réaction physique qui nourrit la pensée… C’est donc une circulation à double sens.
En fonction des émotions qui nous affectent, nous activons un certain type de fonctionnement. Les émotions dites négatives – colère, peur – déclenchent des réponses du type « fuir » ou « combattre », visant à nous protéger. Ces réactions, gérées par l’hémisphère droit de notre cerveau, sont utiles en cas de danger. Les émotions dites positives – joie, amour – sont gérées par la partie gauche et favorisent ouverture, clairvoyance et créativité. La transmission de l’information émotionnelle positive ou négative au système immunitaire et à l’ensemble du corps se fait par l’intermédiaire du système nerveux autonome, modulable par nos pensées et nos émotions.

Ce système nerveux autonome a deux modes, un mode sympathique, de mise sous tension, pour la fuite ou le combat – dépendant plutôt de l’hémisphère droit. Et un mode parasympathique de ralentissement des fonctions physiologiques et de réparation – dépendant de l’hémisphère gauche. Lorsque le mode sympathique est en surchauffe – c’est le stress chronique – les dégâts sont considérables. Autant d’explications qui apportent un éclairage sur l’effet placebo, cette capacité des croyances et de l’état d’esprit du patient à influer sur le processus de guérison. « Plusieurs approches, celle de David Servan-Schreiber comme la mienne, vont dans ce sens-là. Des gens publient pour dire que la notion de Descartes de séparer le corps de l’esprit est une aberration », souligne le psychiatre Patrick Lemoine, tout en reconnaissant une certaine banalisation du mot placebo, qui « recouvre d’un voile scientifique les choses comme si tout était résolu. Beaucoup l’ont été mais on est loin du compte. »

Le pouvoir du corps-esprit

Car comme l’explique Patrick Lemoine , la coopération entre corps et esprit est d’une efficacité qui parfois défie l’imagination. C’est le cas du toumo tibétain : dans l’Himalaya, un type particulier de méditation provoque une augmentation significative de la température corporelle. Si certains allument le feu intérieur, plus proche de nous, d’autres l’éteignent à distance : les barreurs de feu qui, par une prière et quelques paroles murmurées, peuvent soulager le feu des brûlures, même si le malade se trouve à des dizaines de kilomètres . Dans ce cas, c’est le guérisseur qui stimule par la pensée les puissantes capacités d’autoguérison du corps. Dans Mythes, rêves et mystères, l’historien des religions et philosophe Mircéa Eliade cite plusieurs exemples d’insensibilité ou d’incombustibilité, « obtenues par la prière et par le jeûne ».
Plusieurs autres traditions évoquent un contrôle accru de l’esprit sur le corps. Dans La pratique de la méditation, écrit en 1945, Swâmi Sivânanda Sarasvati décrit la voie aride que doit suivre l’aspirant yogin pour parvenir au contrôle de son mental, qui une fois obtenu, permet un « contrôle sur la matière ». Cela passe par une discipline physique et spirituelle. « Il existe un rapport intime entre l’âme et le corps », affirme-t-il. « Si le mental est optimiste, le corps se porte bien. La pensée, ajoute-t-il, possède une force effrayante. »
Le corps lui-même peut également dévoiler d’extraordinaires capacités spirituelles, en devenant intelligent des pieds à la tête. Les sportifs qui ont connu cet état particulier décrivent une parfaite coïncidence entre l’action, l’environnement, et le but visé. Plus besoin de penser le mouvement de la danse, c’est l’individu qui est, en quelque sorte, dansé. Un travail sur la concentration accentue les chances d’atteindre cet état, synonyme de performance maximale. Ce qui a incité certains coachs à introduire la méditation dans les programmes d’entraînement.
La diversité de ces exemples montre la richesse du lien entre corps et esprit. Nous ne sommes pas condamnés à être le jouet d’états cérébraux qui se succèdent sans fin, et nos schémas de fonctionnement ne sont pas gravés dans le marbre de la génétique. Si nous le voulons, nous pouvons modifier notre fonctionnement cérébral, et partant, le fonctionnement de tout notre organisme !


Changer pour le meilleur

C’est la grande découverte qu’ont faite Richard Davidson et son équipe en étudiant les méditants expérimentés : premièrement, la méditation modifie durablement le fonctionnement du cerveau ; deuxièmement, la culture, par la méditation, d’états d’esprit tels que la compassion favorise l’apparition d’autres émotions positives, sources de santé.
La conclusion, bouleversante, de ces découvertes, est que l’humain, qui a survécu grâce à sa capacité à se mettre en état de stress aigu pour éviter le danger, ne s’épanouit qu’en équilibrant ce système de survie avec le développement d’émotions qui sont liées aux plus hautes valeurs humaines, généralement valorisées par toutes les cultures sur notre planète. Autrement dit, au « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » de Nietzsche, nous pouvons adjoindre ce complément : « Tout ce qui fait de nous un meilleur être humain nous rend plus fort. »
Ces découvertes en neurologie, appuyées par d’autres études sur l’optimisme, la pensée positive, rejoignent les conclusions d’anciennes sagesses. L’ayurveda par exemple définit la santé comme un équilibre dynamique entre les sens, le mental et l’âme. « Le mental fonctionne à travers les sens ; s’il y est trop impliqué, il devient fou», souligne le docteur ayurvédique Pratmesh Vyas de la Maharishi Vedic University aux pays-Bas. Alors que le mental doit être maîtrisé, l’âme doit être nourrie chaque jour : une lecture spirituelle, un service rendu à la communauté, sont des prescriptions. Une bonne diète peut contribuer à prévenir une « sécheresse » néfaste dans l’organisme. « Mais si une mère de famille pauvre, qui n’a pas les moyens de s’alimenter correctement, est rendue heureuse par la joie de voir son enfant chaque jour, le corps aura tendance à produire cette rosée, même sans nourriture », explique le docteur Vyas.


Corps-esprit, as-tu une âme ?

Dans cette approche, l’esprit, c’est le mental, la pensée. L’âme est un point d’équilibre, en référence à une harmonie et des valeurs. Inspiré par les principes de la médecine chinoise, le thérapeute Michel Odoul , évoque un processus d’incarnation, une densification de l’être, de l’âme vers le corps, les deux étant dans « une dualité complémentaire. »
Le corps est symbolique. Il exprime dans son anatomie une cartographie de l’âme, définie par rapport à une sphère plus élevée, où les notions d’harmonie et d’équilibre puisent leur sens. L’impression répétée d’être trahi, de ne pas agir en son âme et conscience, d’être sali par les compromissions, de ne pas suivre sa voie etc., s’imprimera dans le corps, jusqu’à créer douleur, tension et maladie.
Le système hindou des chakras reprend aussi cette idée de superposition entre un corps physique et un « corps énergétique » dont la bonne santé est associée à des valeurs, depuis celles de fidélité à la communauté et autres valeurs tribales au niveau du premier chakra, jusqu’aux liens à la spiritualité, au niveau du septième, comme l’explique « l’intuitive médicale » américaine Caroline Myss, qui peut poser des diagnostics intuitifs sans ausculter le patient. Dans cette vision, le but ultime de la vie humaine est le renforcement de l’âme, et nos maux, nos faiblesses, balisent le chemin à suivre. Aux pertes de pouvoir biologique correspond une perte de pouvoir énergétique, associée à des chagrins, des questions non résolues. L’âme est pour cette raison en étroite relation avec le corps. Le chamanisme postule que le lien peut se rompre en cas par exemple de traumatisme et être rétabli par le chamane. La prudence toutefois est de mise car c’est alors du chamane que dépend la « guérison ». Or l’exploration du lien corps-esprit, individuelle, même si elle est facilitée par un thérapeute, vise avant tout à nous donner la maîtrise du sens de notre vie.


Evolution

Qu’elles se référent ou non à une transcendance, ces approches ont en commun de lier la santé du corps à celle de l’âme ou de l’esprit. Elles font du corps un chemin, une porte, un outil d’évolution personnelle, une boussole. La maladie peut servir de révélateur et de catalyseur. Nul besoin toutefois de l’attendre pour explorer notre potentiel en se gardant des panacées. « N’importe qui peut parvenir à un contrôle de son esprit sur son corps. C’est maintenant accepté largement aux Etats-Unis. Plus de 50% des Américains utilisent la relaxation-response (un état de relaxation profonde qui permet notamment de diminuer le stress) », souligne le professeur Herbert Benson qui ajoute que des professeurs sont formés aujourd’hui pour enseigner ces techniques dans les écoles de manière laïque : « Nous entraînons nos enfants pour qu’ils grandissent conscients de ce pouvoir. »
Dans des pays comme le nôtre, où l’introduction de cours d’anglais en classe de primaire fait encore l’objet de débats, cette perspective semble bien lointaine. Mais qu’importe, la situation n’en est finalement que plus enthousiasmante. Car pour les individus, ce sont autant de défis à relever de multiples façons ! Au médecin d’approfondir sa compréhension du placebo, au patient de chercher à mieux comprendre, en collaboration avec ce dernier, sa souffrance. Au journaliste d’écouter avec ouverture et de modifier peu à peu le discours, en accord avec les découvertes et les témoignages. A chacun enfin, de faire le silence et d’écouter ce qui en nous, indique le chemin à suivre.


http://www.inrees.com/articles/Corps-Esprit-Notre-potentiel/


mardi 16 avril 2013

"CHAMANISME 7 - MICHAEL HARNER: L'INVENTEUR DU CHAMANISME MODERNE"

Peinture Pablo Amaringo

L’anthropologue Michael Harner est une figure centrale de la redécouverte du chamanisme dans nos cultures. Son travail fut parfois vertement critiqué dans certains milieux académiques, mais il est aujourd’hui unanimement reconnu comme étant un pionnier du retour du chamanisme en Occident.
C’est durant les années 1960 qu’une nouvelle vague anthropologique décida de se rappro­cher des chamanes et de les considérer non plus comme étant des objets d’étude – et le mot objet est à comprendre ici dans sa signification péjorative également –, mais comme des praticiens d’une forme de savoir pragmatique issu du contact direct avec les forces de la nature. Cette nouvelle va­gue fut portée principalement par de jeunes anthro­pologues américains partis sur le terrain en Amérique centrale et du Sud, qui décidèrent de prendre les pratiques et les récits des chamanes au sérieux, sans leur imposer une interprétation folklorisante dépré­ciative. L’un des principaux éléments déclencheurs de ce changement d’attitude provint directement du fait que ces anthropologues acceptèrent de pénétrer dans l’univers des chamanes en participant à leurs cé­rémonies et en consommant leurs plantes sacrées. Il est important de comprendre qu’il n’était pas évident de se positionner ainsi à cette époque – et aujourd’hui encore, c’est parfois difficile –, sous peine de briser un tabou académique très profondément ancré dans les moeurs intellectuelles occidentale. Observer les cha­manes, oui, mais participer à leur folie, non !
Né en 1929, Michael Harner fut l’un des chefs de file de cette nouvelle vague. Il avait 27 ans lorsqu’il commença à faire parler de lui suite à deux séjours chez les Indiens Shuar ou Jívaro de l’Amazonie équa­torienne, en 1956 et 1957. Les fameux « réducteurs de têtes » allaient devenir l’un de ses sujets de prédi­lection, si bien qu’il devint le spécialiste des Shuar et publia un ouvrage intitulé Jívaro : People of the Sacred Waterfalls (Les Jívaros, hommes des cascades sacrées), qui reste à ce jour l’une des principales références sur cette peuplade.

À cette époque, le jeune anthropologue joua encore le jeu de l’observation classique : « Je recueillis [...] avec succès de nombreuses informations sur leur culture, mais je restai un observateur extérieur au monde des chamanes. » Son approche du chamanisme fut cepen­dant bouleversée en 1960-61, lors d’un séjour chez les Indiens Conibo du Pérou durant lequel il fut in­vité à prendre de l’ayahuasca, la boisson psychotrope qu’utilisent les chamanes d’Amazonie pour accéder au monde des esprits. « Les gens étaient amicaux, mais hésitaient à parler du surnaturel. Finalement, ils me di­rent que si je désirais vraiment apprendre, je devais boire la boisson sacrée des chamanes, une potion à base d’aya­huasca, «la liane de l’âme» ». Il fallait consommer les plantes des Indiens pour comprendre leur manière de voir le monde. C’était une condition sine qua non. Et c’est ce que fit Michael Harner. En acceptant d’entrer dans l’univers des chamanes, il inaugura une voie ini­tiatique qui fut ensuite empruntée par d’autres an­thropologues (voir encadré : La postérité d’une vision).

Le déclic chamanique

Le récit de sa première prise d’ayahuasca chez les Conibo, qu’il décrit dans La Voie du chamane, est un monument de la littérature anthropologique. Dans un style aventureux et enjoué, l’anthropologue y conte la manière dont il fit l’expérience de visions rappelant étrangement les scènes décrites dans l’Apo­calypse biblique. Il revécut également l’évolution de la vie sur Terre et vit d’immenses dragons tombés du ciel venir peupler notre planète. Cette expérience eut un impact décisif sur la vie de Michael Harner : il décida de ne plus se cantonner uniquement à son rôle d’anthropologue, mais d’ap­prendre les techniques du chamanisme. En discutant de ses visions avec un vieux chamane conibo aveugle, il fut abasourdi de découvrir que les chamanes avaient accès aux mêmes visions que lui et qu’apparemment, ces « hallucinations » étaient à la source de leur savoir – elles faisaient partie intégrante de leur cosmologie. Pour conclure leur échange, le vieux chamane aveugle lui dit qu’après avoir vu tant de choses, il ne faisait aucun doute que lui aussi, l’anthropologue blanc, puisse devenir un « maître chamane ». Qu’Harner soit conibo ou américain ne faisait aucune différence. Seuls le contenu et la qualité de ses visions étaient pertinents, et non sa couleur de peau ou ses origines ethniques. Cette ouverture d’esprit convainquit l’an­thropologue : il prit le vieux chamane au mot et dé­cida de poursuivre sa quête chamanique.

Après avoir obtenu son doctorat en anthropologie à l’Université de Berkeley, et bien décidé à en savoir plus sur ses présumées capacités chamaniques, il retourna chez les Shuar en 1963 et en 1964, cette fois-ci dans le but d’apprendre les techniques du cha­manisme. Il entreprit cette quête en partant du prin­cipe que toute hypothèse doit être vérifiée par l’expé­rience. Comme lors de son séjour chez les Conibo, il fut invité à plonger – littéralement – dans la pratique : avec deux amis shuar, il se rendit à la cascade sacrée des Jívaro. A l’époque, qu’un blanc soit invité à péné­trer dans un sanctuaire aussi préservé constituait un événement en soi. C’est un honneur difficile à conce­voir aujourd’hui, alors que le tourisme amazonien bat son plein. Ses amis Shuar lui firent consommer de la maikua, une plante visionnaire très puissante (Brugmansia spp.), et à l’image du vieux chamane co­nibo, ils n’émirent aucun doute sur le fait qu’un blanc puisse apprendre à devenir chamane.

À son retour d’Amazonie et durant une quinzaine d’années, Michael Harner enseigna dans certaines des plus prestigieuses universités d’Amérique du Nord : Columbia, Berkeley, Yale, la New York Academy of Sciences, etc. Il fut notamment le professeur d’un étudiant qui allait beaucoup faire parler de lui dans les milieux alors très restreints de la « renaissance chama­nique » : Carlos Castaneda. L’amitié qui lia Castaneda et Harner fit couler beaucoup d’encre, en particulier au moment où des doutes – justifiés – furent émis sur la véracité du contenu des ouvrages de Castaneda. Michael Harner resta fidèle en amitié et s’interdit de tomber dans le piège du lynchage collectif, mais il prit cependant ses distances par rapport à l’approche contestée de son ancien élève : « Plus tard, Carlos s’est plus orienté vers son propre monde. Ses derniers livres n’ont pas grand-chose à voir avec le chamanisme et beau­coup à voir avec le propre monde de Carlos. [...] Il était dans le monde du sorcier. »

Tambour battant

Tout en continuant d’enseigner en contexte acadé­mique, Michael Harner poursuivit son travail sur le terrain en côtoyant plusieurs peuplades amérin­diennes, dont les Pomo et les Salish. C’est en tis­sant des liens d’amitié avec certains chamanes de ces cultures – dont la célèbre chamane pomo Essie Par­rish –, qu’il découvrit que selon les contextes géogra­phiques et culturels, le chamanisme est très souvent pratiqué en utilisant le son percussif du tambour, sans prise de plantes psychotropes. « Finalement, j’ai eu la possibilité d’essayer de battre le tambour. J’avais un préjugé contre cette méthode que je croyais inca­pable de faire quoi que ce soit, mais de fil en aiguille, après plusieurs expériences, ça a fonctionné. Après cela, j’ai passé du temps avec les Indiens de la côte ouest qui utilisaient les tambours de manière très efficace pour atteindre l’état de conscience chamanique. »

Parce qu’il n’est pas illégal, qu’il n’est pas une « dro­gue », le tambour joua un rôle de pivot central dans le retour des pratiques chamaniques en Occident : « C’est cela qui a fait qu’il m’a été tellement facile d’en­seigner le chamanisme pendant toutes ces années, parce que c’est une méthode légale, sûre, efficace et ancienne. Elle apprend aux gens qu’il y a plus qu’une seule porte vers la réalité non ordinaire ». De plus en plus at­tiré par la pratique en soi, ainsi que par le besoin de transmettre à autrui le fruit de ses recherches, Mi­chael Harner fonda le Center for Shamanic Studies en 1979, dans le but d’offrir aux personnes ayant des capacités chamaniques la possibilité de dévelop­per leurs potentialités dans un cadre formel. C’est à partir de là que son travail devint véritablement ré­volutionnaire, parce qu’il permit l’émergence d’une forme de chamanisme moderne adapté au contexte occidental – et partant, c’est également à partir de là qu’il fit des remous dans le monde académique. Le fait qu’un anthropologue de renom décide de « jouer à l’Indien » attisa l’incompréhension, et même par­fois la haine, de certains de ses collègues, et cela en particulier sur le Vieux Continent, moins enclin à voir la pertinence de son approche pragmatique et novatrice – no nonsense comme disent les Améri­cains.

La littérature anthropologique des années 1980 et 1990 regorge d’insinuations parfois violentes à l’en­contre de Michael Harner, l’anthropologue déchu – ou le « néochamane », terme péjoratif qu’Harner lui-même n’a jamais utilisé – qui a osé franchir la limite de l’académiquement correct en décidant d’ensei­gner le chamanisme sans pour autant être né dans la jungle d’Amazonie ou dans les steppes de Sibérie. Car il semblait évident, dans l’optique restreinte d’une certaine pensée intellectualiste, qu’il y a des choses qui ne se font pas – et Michael Harner les a faites. Il a osé braver les tabous académiques, tant et si bien qu’en 1980, il poursuivit de plus belle en publiant le livre qui allait changer à tout jamais la manière dont le chamanisme est perçu et abordé en Occident : La Voie du chamane (The Way of the Shaman).

La voie est ouverte

Comme je l’écris dans la préface de la nouvelle édi­tion française de cet ouvrage, « La Voie du chamane est sans aucun doute l’un des plus importants ouvrages sur le chamanisme, parce que justement, il parle de chamanisme, c’est-à-dire de techniques spécifiques per­mettant de changer d’état de conscience, de voyager et de travailler dans le monde des esprits. » Avec cet ou­vrage, Michael Harner se positionna clairement du côté du praticien. Dans un style enthousiaste, clair et précis, La Voie du chamane nous conduit au coeur du sujet, puisqu’il y est question d’apprendre les techniques du chamanisme. Ce changement radi­cal d’approche axé sur la pratique, Michael Harner l’a formalisé en 1985 en fondant la Foundation for Shamanic Studies (FSS), un organisme mondial à but non lucratif visant à préserver, à comprendre et à transmettre les techniques du chamanisme dans le cadre de formations et de stages destinés à toute personne ressentant l’appel chamanique.

A l’origine de la FSS, il y a cette idée que chez nous, comme dans toutes les cultures du monde, une partie de la population a des capacités chamaniques. Mais ces capacités restent bien souvent latentes, parce que suite à deux mille ans de persécution, nous avons appris à les renier. Nous avons même développé une forme très particulière de « névrose chamanique », dont le principal symptôme est la croyance tenace selon laquelle il est impossible de pratiquer le chama­nisme en Occident, comme si cette partie du monde était corrompue culturellement au point de s’être complètement détachée de ses racines. Mais pourquoi l’Occident serait-il si différent des autres cultures ? Faisant fi de ce préjugé pessimiste, Michael Harner a voulu prouver qu’au contraire, nos racines chamaniques ne demandent qu’à être réveillées. Pour dénicher les chamanes potentiels qui sommeillent en nous, il a fait en sorte de fournir un accès à une forme d’enseignement adapté au contexte de la vie moderne – et en observant la vigueur avec laquelle le chamanisme est en train de se redévelopper aujourd’hui dans nos pays, force est de constater qu’il a réussi son pari. En ramenant la pratique chamanique dans les pays occidentaux, Michael Harner a cherché à en définir les points fondamentaux. Il est parti du principe que ce ne sont pas ses caractéristiques culturelles spéci­fiques qui donnent au chamanisme sa fabuleuse ca­pacité d’adaptation – sa plasticité –, mais ses aspects techniques, qui sont universels. Il a nommé core-sha­manism, ou chamanisme fondamental, la cosmologie et l’ensemble de techniques qu’il a regroupés dans un but pratique. Pour parvenir à un ensemble cohérent et non dogmatique, il s’est inspiré de son travail sur le terrain et de sa propre pratique, ainsi que de la littéra­ture spécialisée. Il s’est notamment penché sur l’oeuvre de l’historien des religions Mircea Eliade, auteur de l’ouvrage classique Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, qui fut l’un des premiers spécia­listes à discerner des caractéristiques universelles dans les pratiques chamaniques du monde entier.

Le temps de la reconnaissance

Alors que la FSS connaissait un succès grandissant, Michael Harner décida de se retirer du monde acadé­mique en 1987. Fait étonnant – mais est-ce vraiment étonnant ? –, c’est à partir du moment où il a tiré sa révérence que ses anciens détracteurs sont petit à petit revenus sur leur position, pour finalement prendre conscience de l’importance de l’oeuvre de ce pionnier en avance sur son temps.

Ainsi, en 2003, le California Institute of Integral Studies lui décerna un doctorat honoraire en études chamaniques. En 2009, la prestigieuse American An­thropological Association organisa deux séminaires sur le chamanisme en son honneur. La même année, il reçut le Pioneer in Integrative Medicine Award de l’Institute of Health and Healing de San Francisco, où il fut acclamé comme étant l’une des autorités mondiales en matière de chamanisme et de tech­niques traditionnelles de soins. Dans le livre Higher Wisdom, qui regroupe les témoignages de plusieurs acteurs clé du renouveau spirituel qui a débuté dans les années 1960, Roger Walsh, professeur de psychia­trie, philosophie et anthropologie à l’université de Californie, et Charles S. Grob, directeur de recherche et professeur à la UCLA School of Medicine, résu­ment avec brio la carrière de Michael Harner : « Sa manière de combiner l’approche anthropologique, l’ex­pertise académique, les études du chamanisme dans de multiples cultures, et sa propre formation chamanique, a produit une profondeur et une étendue d’expertise et d’influence rares, peut-être uniques. » Bien que des sommités comme son ami Stanislav Grof le considèrent aujourd’hui comme « un authen­tique chamane blanc », Michael Harner n’a pourtant jamais cessé de se considérer avant tout comme un anthropologue : « J’étais, et je suis toujours, un anthro­pologue. » Dans le cadre de la FSS, il a mis sur pied plusieurs programmes d’étude et de préservation des peuplades chamaniques. L’un d’entre eux a pour but de réintroduire le chamanisme dans des cultures où il est en voie de disparition.

Fidèle au principe de non-ingérence, c’est unique­ment sur demande que la FSS entreprend ce type de démarches. « En plus de la mission de ramener la guérison chamanique en Occident, j’ai souhaité que la Foundation soit au service des peuples indigènes qui souhaitent faire revivre le chamanisme après des décen­nies, voire même des siècles, de persécution. Après tout, les peuples indigènes ou tribaux furent très longtemps les seuls dépositaires du savoir chamanique, et le monde a une immense dette envers eux. » C’est par exemple sur une demande du gouvernement de la République de Touva, que la FSS travailla pendant plus de dix ans avec les chamanes de cette région d’Asie centrale. La République de Touva est connue pour être l’un des berceaux historiques du chamanisme, et ses traditions ont été presque totalement éradiquées par le commu­nisme, à l’image des tambours des chamanes confis­qués et enfermés dans des musées.

En 2006, Michael Harner a créé un conservatoire du savoir chamanique, le Shamanic Knowledge Conser­vatory, qui renferme des dizaines de milliers de do­cuments de référence sur la pratique du chamanisme traditionnel et moderne. Avec sa femme Sandra, il a également mis sur pied un projet expérimental de re­cherche dans le but d’étudier la manière dont les soins chamaniques influencent le système immunitaire du corps humain. Finalement, par l’intermédiaire d’un programme intitulé Living Treasures of Shamanism (Les trésors vivants du chamanisme), il a décidé de soutenir les derniers chamanes de certaines traditions en voie de disparition – un chamane daur de Mongo­lie, certains des derniers chamanes tibétains, l’un des derniers chamanes-jaguar du peuple des Baniwa, en Amazonie brésilienne, entre autres exemples.

De la forêt amazonienne des années 1950 aux stages de core-shamanism du 21ième siècle, Michael Harner a su garder son intégrité et suivre sa vision, sans se départir d’un sens de l’humour parfois subtilement corrosif. Il a voulu démontrer que le chamanisme appartient à toutes les cultures du monde, y compris notre culture occidentale qui l’a pourtant très long­temps renié, et que le personnage du « chamane » est voué à s’adapter et à se transformer avec le temps, comme il l’a fait depuis des millénaires. Comme il l’explique dans La Voie du chamane, « en un sens, le chamanisme est en train d’être réinventé parce que l’Occident en a besoin. » Et cette réinvention, nous la devons en grande partie à lui, un anthropologue au destin chamanique qui a su maintenir fermement l’attitude qui caractérise les pionniers : il a osé.


http://www.inrees.com/articles/Michael-Harner-Inventeur-chamanisme-moderne/

"CHAMANISME 6 - POURQUOI S'INTERESSER AU CHAMANISME?"

Peinture Pablo Amaringo

Trois personnalités venant d’horizons divers, Jan Kounen, Jeremy Narby et Vincent Ravalec, mêlent pour la première fois leurs voix et témoignent librement d’une pratique qui échappe à l’ordinaire : la découverte et l’expérience du chamanisme par des Occidentaux.
Jeremy : Vincent, quelle est la genèse de ton intérêt pour le chamanisme ?

Vincent : La genèse de mon intérêt pour le chamanisme est très simple : c’est que j’étais adolescent dans les années 1970. Et même si aujourd’hui elles nous apparaissent pour le moins fumeuses et légèrement déstructurées, les années 1970 étaient porteuses d’énormément de mythes : la science-fiction, la bande dessinée, un accès à une spiritualité mondiale, qui était dans l’air du temps depuis le début du vingtième siècle, avec les théosophes et tout ça, mais qui a vraiment pris une ampleur dans les années 1970, du fait aussi de la mondialisation des voyages. Quand j’étais adolescent, je voyais des gens qui revenaient d’Amérique du Sud ou des ashrams en Inde. Ça a vraiment bercé mon imaginaire. Et quand j’ai été un peu plus âgé, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais d’aller voir si ce que j’avais lu était vrai, s’il y avait vraiment des gens qui lévitaient comme dans Tintin au Tibet, s’il y avait vraiment des sorciers dans la forêt, des choses comme ça. C’était en fait sous-tendu, un, par une curiosité vraiment des plus basiques, et deux, par une curiosité existentielle. Je pensais que derrière tout ça, il y avait peut-etre des portes que l’on pouvait pousser, que derrière ces portes, il y avait peut-etre un savoir différent. J’y suis vraiment allé en toute candeur et en toute naïveté.

Jeremy : Tu as grandi en ville ?

Vincent : J’ai toujours été quelqu’un d’urbain ; j’ai grandi en banlieue parisienne. Je suis né à Paris, et – je pense que ça recoupe d’autres questions qu’on peut aborder après – pour moi la vie citadine était une espèce d’énigme. Donc, même si je ne me le suis pas formulé comme ça, c’était aussi une manière d’aller voir quelles étaient nos origines. Je pense que c’est une des choses les plus intéressantes dans le chamanisme, cette espèce de bond dans la conscience collective de notre planète. On peut, en quelques heures d’avion, à relativement peu de frais, faire un bond dans un passé qui somme toute n’est pas très éloigné pour nous. Sans même entrer tout de suite dans une expérience chamanique, rien que de voir à quoi sont confrontés les gens, en Amazonie, en Afrique – ce qui doit être proche de notre situation il y a quelques siècles ou quelques milliers d’années –, rien que ça, c’est déjà un choc très important, et une manière de se positionner différemment dans le temps parce qu’on voit plus facilement d’où l’on vient. Donc, voilà, la genèse de mon intérêt pour le chamanisme, c’est une mythologie adolescente nourrie d’un imaginaire relativement bon marché, entre la bande dessinée et la collection J’ai lu, L’Aventure mystérieuse, la collection Robert Laffont, Les Mondes parallèles. Et ce qui est assez marrant, c’est que je suis vraiment allé sur les lieux des livres que j’avais lus. Par exemple, les trucs de Nazca ; c’était Pierre Charron, je crois, qui avait fait ce livre sur les petites pierres, avec des dinosaures ailés et la piste d’atterrissage des extraterrestres. Eh bien, avec Marc Caro – qui est par ailleurs cinéaste – on y a été ! (Rires.) On a été au musée du type regarder si ce truc-la était vrai. On avait lu ça quand on avait quatorze-quinze ans, et c’était… Aller sur les traces d’un rêve. (Silence.)

Jeremy : Quand j’étais enfant, en grandissant dans les faubourgs de Montréal, je voyais des Indiens dans les réserves autour de la ville et ça me faisait plutôt peur. L’attitude des gens autour de moi était de dire : « C’est comme des gitans, ces gens-la ; ce sont des voleurs, on ne peut pas leur faire confiance. Il faut se tenir à distance quand on passe à travers les réserves d’Indiens. » En fait, nous autres Blancs, dans nos voitures, nous avions honte, on regardait ailleurs. J’avais peur des Indiens, et ce n’était pas de ma faute : ma culture était raciste. On est parti en Suisse quand j’avais dix ans, et ce n’étaient pas les Indiens qui m’intéressaient à ce moment-la, mais plutôt les dauphins, qui semblaient si intelligents, et doués d’une certaine conscience. Je me suis renseigné auprès de Robert Stenuit, un écrivain belge qui a écrit sur les dauphins, sur ce qu’il fallait faire pour devenir delphinologue. À douze-treize ans, je lui ai écrit une lettre et il m’avait répondu qu’il fallait aller à l’université et faire de la science, plein de chimie et de mathématiques, pour pouvoir étudier les dauphins. C’était un peu décourageant. En arrivant à dix-huit ans, ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la question des riches et des pauvres – on est loin encore des états modifiés de conscience. J’ai fini par étudier l’histoire à l’université. À dix-neuf ans, j’ai développé un intérêt pour l’histoire de la folie, suite à la lecture du livre de Thomas Szasz, Le Mythe de la maladie mentale, et de celui de Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique. Un ami de mon père m’a conseillé, lorsqu’il a entendu que je voulais faire mon mémoire de licence sur l’histoire de la folie, d’aller voir le psychiatre Humphry Osmond. C’est lui qui a fondé le mot « psychédélique » et qui a administré la mescaline à Aldous Huxley lors de l’expérience qui devait mener à l’écriture du livre Les Portes de la perception.

Alors, à dix-neuf ans, j’ai passé un mois en Alabama, chez Humphry Osmond. Je l’accompagnais tous les jours à l’hôpital, et je passais les soirées avec lui dans sa bibliothèque. Il m’a montré tous ses livres et m’a parlé longuement du LSD. Parce qu’au début, dans les années 1950, le LSD était un outil que la science considérait comme potentiellement utile, avec toutes sortes de capacités, comme de pouvoir guérir l’alcoolisme. C’est dans la bibliothèque de Humphry Osmond que j’ai commencé à lire tout ce qui touchait au LSD, à la mescaline et aux hallucinogènes. C’est vrai que c’était fascinant pour quelqu’un qui s’intéressait aux états de conscience, à comment le cerveau fonctionne, quelles sont ses molécules, les mondes auxquels elles donnent accès. À partir de là, à l’âge de vingt ans, une fois de retour dans mon université en Angleterre, j’ai commencé à dévorer non seulement tous les livres sur le sujet, mais aussi les champignons qui poussaient dans les champs. C’est-a-dire qu’on peut lire, mais on peut aussi essayer. C’était possible de manger des champignons un jour, de lire Castaneda le lendemain, et de se dire : « Mais oui, il y a là un savoir, comme ce que les chamanes racontent. Il y a là quelque chose qui rend très bizarre par rapport à l’état de conscience et la société occidentale de consommation. »

Tu vas au supermarché sous champignons, et tu commences à déconstruire la réalité devant tes yeux. Tu dis : « C’est quoi tous ces produits emballés sous plastique, ça vient d’où ? C’est quoi ces poulets découpés en morceaux ? C’est quoi ce monde industriel bizarroïde qui est ma réalité normale et que je suis en train de voir comme un drôle de film, présentement ? » Chaque prise d’hallucinogènes (des champignons psilocybes et du LSD) était une baffe monstre, presque philosophique, qui me faisait réfléchir à toutes les grandes questions. Qu’est-ce que l’existence ? Qu’est-ce que la culture ? Quelles sont les valeurs que notre société nous injecte même quand on ne s’en rend pas compte ? Et d’ailleurs, comment est-ce que je sais ? Que de questions ! C’était clair qu’il y avait là quelque chose qui restait mal compris par notre culture. Quelque chose de pertinent pour quelqu’un qui s’intéresse aux inégalités dans le monde – à ce moment-la j’étais devenu marxiste –, pour quelqu’un qui s’intéresse aux inégalités de classe, de race et de genre… Alors voilà : j’ai quitté l’histoire pour commencer des études d’anthropologie. Il s’agissait de radicalement repenser le monde, de focaliser sur les inégalités qui existent entre les humains et d’essayer de voir comment ça s’est construit historiquement, culturellement. Analyser tout ça en essayant d’utiliser ces outils de modification de conscience pour sortir de ma culture, essayer de la regarder depuis au-dessus. Le but était de changer le monde, en fait.

Jan : Et les chamanes ?

Jeremy : Non, en tant qu’anthropologue.

Jan : Oui, mais les chamanes ?

Jeremy : Ah, oui ! Les chamanes… merci.
En tant que jeune anthropologue, j’ai commencé à m’intéresser au « développement du tiers-monde ». Je voulais réaliser une critique de la politique des grandes banques internationales du développement, genre Banque mondiale. À cette époque-là, au début des années 1980, ces banques investissaient des centaines de millions de dollars pour construire des routes de pénétration en Amazonie, pour exproprier les indigènes et mettre en place des colons éleveurs de bétail. Tout ça au nom du « développement ». J’ai décidé d’aller en Amazonie regarder le conflit entre les bulldozers, les millions de dollars de la Banque mondiale versus les gars avec des flèches et les pieds nus. C’étaient deux concepts complètement différents. Du point de vue des Indiens, le développement, ce n’est pas raser la forêt, mettre du bétail, expulser les gens… C’est reconnaître que ces gens ont un savoir à propos de leur forêt, qu’ils savent l’utiliser sans la détruire. Ça, c’est du développement : reconnaître les droits territoriaux des peuples indigènes, et travailler ensemble, avec eux, pour que ce milieu fragile et précieux continue d’exister. Il s’agissait, à ce moment-la, de faire acte d’anthropologie politiquement engagé, d’aller vivre chez les Indiens, en Amazonie péruvienne, là où arrivaient les bulldozers, et de montrer qu’ils avaient un savoir pertinent à propos de la forêt. Et le petit gars qui avait peur des Indiens à Montréal s’est retrouvé, en octobre 1984, dans un village ashaninca ; et c’est vrai que j’avais peur d’être scalpé, le premier soir. C’est tout bête, ce genre de préjugé.


http://www.inrees.com/articles/Intelligence-dans-la-nature-interets-Chamanisme/


"CHAMANISME 5 - INTRODUCTION AU VOYAGE CHAMANIQUE"

Peinture Pablo Amaringo

Le pouvoir de guérison des chamanes est aujourd’hui pris au sérieux par un nombre croissant de professionnels de la santé. Avec le livre La voix du Chamane traduit par Laurent Huguelit, l’anthropologue Michael Harner nous emmène à la source de la guérison chamanique.

Chamane est un mot de la langue des Tungus ou Toungouses de Sibérie – appelés aujourd’hui « Evenk » – qui a été largement adopté par les anthropologues pour désigner des personnes qui, dans une grande variété de cultures non occidentales, étaient auparavant connues sous les appellations de « sorcière », « sorcier », « homme-médecine », « enchanteur », « homme de magie », « magicien » ou « voyant ». Contrairement à ces étiquettes familières, le terme chamane a l’avantage de ne pas être chargé de préjugés ou de significations contradictoires. Qui plus est, il ne suffit pas d’être un homme-médecine ou un sorcier pour être un chamane.

Un chamane est un homme ou une femme qui entre – volontairement – dans un état modifié de conscience afin de contacter et d’utiliser une réalité qui est d’ordinaire cachée, en vue d’acquérir de la connaissance et du pouvoir, ainsi que pour aider d’autres personnes. Le chamane possède au moins un, et généralement plusieurs, « esprits » à son service.

Comme l’observe Mircea Eliade, le chamane se distingue des autres magiciens et hommes-médecine par son utilisation d’un état de conscience qu’Eliade, suivant la tradition mystique occidentale, appelle « extase ». Mais la pratique de l’extase seule, souligne-t-il avec justesse, ne définit pas le chamane, parce que le chamane dispose de techniques d’extase spécifiques. Eliade explique que par conséquent, « on ne peut donc pas considérer n’importe quel extatique comme un chamane ; [le chamane] est le spécialiste d’une transe, pendant laquelle son âme est censée quitter son corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales ». À cela, j’ajouterais que, dans sa transe, le chamane travaille normalement en vue de guérir un patient en restaurant son pouvoir bénéfique ou vital, ou en aspirant des forces nuisibles. Le voyage auquel Eliade se réfère est spécialement entrepris afin de restaurer le pouvoir ou de retrouver une âme perdue.

L’état de conscience extatique, ou modifié, et la perspective acquise qui caractérisent le travail chamanique peuvent être utilement appelés État de conscience chamanique (qui sera à partir de maintenant désigné sous l’abréviation ECC). L’ECC comporte non seulement une transe ou un état de conscience transcendant, mais également une conscience des méthodes et des postulats chamaniques acquis dans cet état. L’ECC s’oppose à l’État de conscience ordinaire (ECO), au sein duquel le chamane retourne après avoir mené à bien son travail spécifique. L’ECC est la condition cognitive dans laquelle sont perçues la « réalité non ordinaire » de Carlos Castaneda et les « manifestations extraordinaires de la réalité » de Robert Lowie. L’aspect acquis de l’ECC inclut des informations sur la géographie cosmique de la réalité non ordinaire, afin que l’on puisse savoir où voyager pour trouver la plante ou l’animal (ou tout autre pouvoir) approprié. Cela inclut la connaissance des moyens par lesquels l’ECC permet d’accéder au Monde d’en bas chamanique.

L’aspect acquis de l’ECC inclut des informations sur la géographie cosmique de la réalité non ordinaire, afin que l’on puisse savoir où voyager pour trouver la plante ou l’animal (ou tout autre pouvoir) approprié. Cela inclut la connaissance des moyens par lesquels l’ECC permet d’accéder au Monde d’en bas chamanique.

En ECC, le chamane éprouve une joie ineffable caractéristique devant ce qu’il voit, une admiration respectueuse face aux mondes superbes et mystérieux qui s’ouvrent devant lui. Ses expériences sont semblables à des rêves éveillés qui paraissent réels et au sein desquels il peut contrôler ses actions et diriger ses aventures. Alors qu’il est en ECC, le chamane est souvent stupéfait par la réalité de ce qui lui est présenté. Il parvient à accéder à un univers entièrement nouveau, pourtant familier et ancien, qui lui fournit des informations profondes à propos du sens de sa propre vie et de sa propre mort, ainsi que sur sa place dans la totalité de toute existence. Durant ses grandes aventures en ECC, il maintient un contrôle conscient sur la direction de ses voyages, mais ne sait pas ce qu’il découvrira. Il est un explorateur indépendant dans les palais infinis d’un splendide univers caché. Enfin, il rapporte ses découvertes afin d’enrichir son savoir et d’aider les autres.

Le chamane est un voyant accompli qui pratique généralement dans l’obscurité, la nuit ou au moins avec les yeux couverts, afin de « voir » clairement. Certaines formes de vision chamanique peuvent être réalisées les yeux ouverts, mais cette sorte de perception est souvent d’une nature moins profonde. Dans l’obscurité, le chamane n’est pas distrait par la réalité et peut se concentrer sur les aspects de la réalité non ordinaire essentiels à son travail. Mais, l’obscurité seule ne suffit pas à la vision chamanique. Le voyant doit également entrer en ECC, assisté par le son du tambour, par des hochets, des chants et de la danse.

"CHAMANISME 4 - LE CHAMANE ET LE PSY"

 Peinture Pablo Amaringo

Un dialogue entre deux mondes

Les chamanes ont développé depuis des millénaires des pratiques thérapeutiques qui interpellent de plus en plus la médecine occidentale et notamment la psychiatrie. Dans un dialogue plein d'humour, un chamane et un psychiatre atypique comparent leur vision du monde et leurs techniques de soins.

Laurent : Avant de me présenter, je vais rebondir sur tes paroles, Olivier… Tout à l’heure, tu as parlé d’Internet et de la manière dont cet outil change notre manière de travailler, de nous informer, de communiquer, etc. J’utilise parfois Internet comme métaphore auprès des personnes qui viennent me voir pour leur expliquer le fonctionnement du chamanisme. Cela me permet d’expliquer ce que sont les autres mondes, parce que la réalité invisible dans laquelle voyagent les chamanes a beaucoup de points communs avec Internet : c’est une réalité dans laquelle sont « stockées » toutes les informations possibles et imaginables – et même au-delà –, et ce que nous faisons, ce que font les chamanes, c’est d’aller chercher ces informations. Un chamane fonctionne comme un programme de navigation sur Internet, comme Internet Explorer, si tu veux. Il peut par exemple passer d’un ordinateur à un autre, c’est-à-dire d’une personne à une autre, et naviguer dans le réseau.
Donc un chamane voyage dans l’autre réalité et revient ensuite « chez lui », dans son corps. D’où cette métaphore informatique que j’utilise assez souvent, et cela même si c’est, comment dire ?… moderne. D’ailleurs, je pense que le développement d’Internet a commencé au même moment que le (re)développement du chamanisme en Occident. La révolution informatique, les substances psychédéliques, l’écologie et les diverses approches spirituelles qui ont pris de l’ampleur dans nos pays, tout cela nous vient directement de la deuxième moitié du xxe siècle.

Olivier : Entièrement d’accord avec toi. Les médecins holistiques dont je parle fonctionnent un peu de cette manière aussi. En effet, nous sommes comme interconnectés entre nous, les autres et notre environnement, ce qui forme un réseau d’informations similaire à Internet.

Laurent : Cette allégorie informatique est très utile, même si elle n’est pas très poétique...

Olivier : Moi, j’aime bien.

Laurent : Donc les chamanes voyagent dans une toile, dans un réseau, et accèdent à de l’information, comme dans le Web 1. Mais ce n’est pas quelque chose de virtuel : c’est une facette invisible de la réalité dans laquelle nous vivons et dans laquelle tout est relié. Nous pouvons l’appeler le « psychocosmos », l’« inconscient collectif », l’« au-delà », la « réalité non ordinaire » ou tout simplement l’« autre monde ». Peu importent les mots. Les chamanes sont des spécialistes du « surf » dans cette facette invisible de la réalité : ils partent en quête d’informations, d’énergies de guérison, etc. Et, dans cette quête, les esprits qui habitent l’autre monde guident les chamanes, ils leur montrent le chemin. Un peu comme Google. Les chamanes posent une question, et cette question va déterminer l’issue de leur quête dans l’autre monde.
Lorsque le chamane « surfe » dans l’autre monde, il n’y a pas de temps ni d’espace, il a accès au passé, il a accès aux futurs potentiels – et je dis bien « potentiels » –, et tout cela est regroupé sous un terme technique : le voyage chamanique. Le voyage chamanique, c’est le surf des chamanes dans l’autre monde.

Olivier : Ce que tu dis me fait penser aux travaux de la physique quantique, avec cette conception verticale du temps qui n’est pas disposé dans un ordre classique de passé-présent-futur, mais comme coexistant en même temps, dans l’instant présent, avec un accès possible au monde à venir ou au passé.

Laurent : Exactement ! Cette découverte-là, les chamanes l’ont faite il y a bien longtemps. Dans le fond, ce n’est pas quelque chose de nouveau.

Olivier : Juste un truc pour rebondir sur cette métaphore : je la trouve géniale, et en plus ça parle beaucoup au monde moderne de décrire le chamane de cette manière. Est-ce que tu peux développer tes propos quand tu dis que le chamane est comme un programme de navigation ? Il a aussi la capacité d’aller dans d’autres réseaux, ordinateurs, etc. À la limite, le chamane pourrait même être considéré comme une sorte de hacker ou un pirate informatique soignant.

Laurent : Effectivement, les chamanes agissent dans l’autre monde, mais ils essayent – et je dis bien « essayent » – d’agir constructivement. C’est une problématique fondamentale. Étant donné que nous avons accès à ce réseau universel, jusqu’à quel point interférons-nous avec le flux naturel des choses ? Quand sommes-nous en harmonie avec ce flux ? Sommes-nous plutôt des « antivirus » avec une approche constructive, ou des hackers, des personnes en quête de pouvoir, des sorciers ? C’est la question éthique qui est centrale dans la pratique.
Dans certains peuples chamaniques traditionnels, il y a tout un « champ de bataille chamanique » dans lequel les chamanes ne se font pas de cadeaux entre eux. C’est une approche de chasseurs, de guerriers. Ils se lancent des objets chamaniques invisibles avec des buts parfois douteux. Ça s’appelle de la magie noire ou de la sorcellerie… et c’est vieux comme le monde. Dans ce cas-là, on peut parler de « piratage » : les sorciers, ce sont des pirates chamaniques qui utilisent toutes sortes de projectiles, d’objets chamaniques pour mener leurs guerres dans l’invisible. Mais ces objets peuvent simplement être des pensées négatives : jalousie, envie, etc.

Olivier : Toujours dans le cadre de notre métaphore, peut-on comparer ces objets à des virus informatiques ?

Laurent : Effectivement, ces objets sont comparables à des virus. En fait, un chamane efficace sait se protéger…

Olivier : … il a un bon firewall (pare-feu).

Laurent : Oui, et ça peut être une protection qui se situe au niveau spirituel, comme des esprits protecteurs, ou qui prend la forme d’objets chamaniques particuliers, comme par exemple les costumes – ce sont presque des armures ! – des chamanes sibériens.
Un chamane qui travaille pour le bien de sa communauté, dans une démarche constructive, est, d’une certaine manière, un bon antivirus. C’est pour cela que nous faisons des extractions chamaniques, que nous faisons sortir des esprits, des souvenirs, des traumatismes qui parasitent le fonctionnement de la personne.
Ensuite, ce qu’il est fondamental de comprendre, c’est que l’accès à l’autre monde se fait par l’intermédiaire d’une carte. Dans les cultures traditionnelles, chaque culture, et même parfois chaque chamane, a sa carte de l’autre monde. La cartographie est très souvent déterminée par la culture et par des siècles d’expérimentation chamanique. C’est d’ailleurs pour cela que certaines personnes ont des difficultés à accepter qu’il y ait des chamanes en Occident. C’est que, traditionnellement, il y a une carte de l’autre monde qui est déterminée par l’environnement culturel. Dans nos cultures, nous avons oublié ces cartes, pour diverses raisons culturelles, religieuses, idéologiques, etc. Mais libre à nous d’en créer de nouvelles.
En Amazonie, ce ne sera pas la même carte qu’au Mexique ou en Sibérie : pour chaque peuple c’est différent, et pour chaque chamane c’est différent. On pourrait presque dire qu’il y a sept milliards de chamanes sur Terre, parce qu’il y a sept milliards d’individus avec des conceptions différentes. Mais, ce qu’il y a derrière la carte, c’est-à-dire l’autre monde, dans son essence, c’est la même chose pour tous.
Donc les chamanes voyagent dans l’autre monde, mais leur perception en est différente, et c’est pour cela qu’il est important de ne pas entrer dans des comparaisons superficielles et de dire que telle culture est meilleure « chamaniquement parlant » qu’une autre. C’est simplement une question de cartographie de l’autre monde. Dans certaines cultures, les cartes sont clairement définies par les anciens chamanes qui les transmettent aux novices, alors que dans d’autres cultures, comme dans nos cultures modernes, il est important de laisser chacun créer sa propre carte. Mais les techniques chamaniques et l’autre monde sont les mêmes pour tout le monde. Sauf que j’ai mes croyances, j’ai mes esprits et j’ai ma manière de travailler qui ne sont pas forcément ceux d’un autre chamane.

Olivier : C’est très intéressant parce que ce dialogue retombe sur le principe de la psychothérapie, qui ne cherche pas à imposer un système théorique au patient, mais cherche plutôt à lui faire découvrir sa propre vérité. Le psychothérapeute cherche à lui faire découvrir sa propre cartographie et son monde intérieur et la manière dont il fonctionne. Ça, c’est également quelque chose d’important pour les thérapeutes occidentaux. Je crois qu’il est fondamental que les formations inspirées par le chamanisme en Occident respectent pleinement l’individualité et la créativité des « étudiants chamanes », et les laissent découvrir par eux-mêmes leur propre cosmologie et leurs propres instruments de travail avec l’invisible.

Le Chamane & le Psy
Un dialogue entre deux mondes
Olivier Chambon, Laurent Huguelit
Editeur : Mama Editions (2010)

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Résumé :   Les chamanes ont développé depuis des millénaires des pratiques thérapeutiques qui interpellent de plus en plus la médecine occidentale et notamment la psychiatrie. Dans un dialogue plein d’humour, un chamane et un psychiatre hors normes comparent leur vision du monde et leurs techniques de soins. Des pratiques millénaires peuvent-elles s’intégrer aux psychothérapies modernes ? Nos concepts rationnels peuvent-ils accueillir l’expérience chamanique ? Peut-on l’expliquer par la science ?

dimanche 14 avril 2013

" CHAMANISME 3 - UNE TECHNOLOGIE DE L'ESPRIT"

Peinture Pablo Amaringo

Laurent Huguelit, un chamane suisse formé aux traditions de régions reculées comme aux techniques modernes développées en Occident, nous explique sa vision de cette pratique ancestrale : le chamanisme.
Bien avant le Paléolithique, la sédentarisation et les premières civilisations, le chamanisme était un système de survie pragmatique visant à assurer la survie des tribus itinérantes. Il s'agissait, pour certains individus qui avaient une intuition particulièrement aiguisée, de déterminer où se trouvait le gibier, de prévoir les attaques de tribus adverses, de reconnaître les causes invisibles de la maladie, etc. Quelques dizaines de milliers d'années ont passé et nous voici au XXIe siècle, à l'ère de la globalisation de l'information, et enfin, nous commençons à comprendre que derrière l'aspect « surnaturel » ou « irrationnel » de la pratique chamanique se cache une véritable technologie de l'esprit.

Cette technologie de l'esprit nous apprend que derrière les trois dimensions de la réalité matérielle se cachent une infinité d'autres réalités auxquelles nous pouvons avoir accès. Ainsi, bien avant les avancées révolutionnaires de la physique quantique et de l'astrophysique, les chamanes ont développé un accès direct, intuitif et visionnaire à ces autres réalités et aux informations qu'elles contiennent.

Une caractéristique centrale de la pratique chamanique est sa recherche d'efficacité, qui est directement héritée des époques reculées où la survie des peuplades tenait parfois à une décision, à une intuition. Les chamanes ont dû sans cesse affiner leurs techniques pour avoir accès à des informations de plus en plus précises, ainsi que pour gérer la complexité grandissante du rapport entre l'homme et son environnement. Le but de ces pratiques n'a donc jamais été de s'évader dans un autre monde ou de partir dans une énième quête mystique ésotérique, ni d'ailleurs de changer de système de croyance ou de se convertir à une quelconque « religion archaïque ». Le but de ces pratiques a toujours été de fournir des informations utiles, pratiques, pertinentes – et bien souvent vitales.

En nous penchant sur le « folklore » chamanique plutôt que sur les techniques proprement dites, nous restons en surface et ne cessons de mal interpréter le sens réel de la pratique, comme ont pu le faire les missionnaires (ce sont des pratiques diaboliques), les explorateurs (ce sont des pratiques sauvages) ou les anthropologues de la vieille école (c'est de la folie, du charlatanisme), qui furent les premiers à essayer de comprendre le chamanisme. Nous devons apprendre à voir au-delà des différences culturelles, afin de reconnaître l'universalité et l'étonnante modernité de cette technologie de l'esprit.

Il ne fait aucun doute que nos cultures occidentales peuvent parvenir à comprendre l'utilité de la pratique chamanique, et cela malgré le gouffre paradigmatique qui semble les en séparer, parce que c'est avant tout un formidable outil de recherche, de découverte et d’émerveillement. Nous devons parvenir à développer une approche qui s’insère dans nos cultures, qui respecte leurs lois, qui est en adéquation avec elles, et qui apporte quelque chose de constructif, au-delà des polémiques et de l’image à la fois spectaculaire et réductrice dont souffre parfois le chamanisme. Nous devons apprendre à revoir nos définitions, à dépasser nos préjugés, à nous ouvrir à d'autres possibilités, car, plus que jamais, la complexité du rapport entre l'homme et son environnement demande à être explorée
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Le Chamane & le Psy
Un dialogue entre deux mondes
Olivier Chambon, Laurent Huguelit
Editeur : Mama Editions (2010)


Résumé :   Les chamanes ont développé depuis des millénaires des pratiques thérapeutiques qui interpellent de plus en plus la médecine occidentale et notamment la psychiatrie. Dans un dialogue plein d’humour, un chamane et un psychiatre hors normes comparent leur vision du monde et leurs techniques de soins. Des pratiques millénaires peuvent-elles s’intégrer aux psychothérapies modernes ? Nos concepts rationnels peuvent-ils accueillir l’expérience chamanique ? Peut-on l’expliquer par la science


La Voie du chamane
Un manuel de pouvoir & de guérison
Michael Harner (Traduction inédite de Zéno Bianu, mise à jour par Laurent Huguelit)
Editeur : Mama Editions (Avril 2011)
Collection : Chamanismes


Résumé :   Le pouvoir de guérison des chamanes est aujourd’hui pris au sérieux par un nombre croissant de professionnels de la santé. Avec ce livre, l’anthropologue Michael Harner nous emmène à la source de la guérison chamanique. Michael Harner a compilé les pratiques chamaniques communes à diverses traditions et mis au point une méthode simple, à la portée de tous, pour en faire l’expérience. Dans un style très vivant et souvent humoristique, il guide pas à pas le lecteur dans des exercices qui permettent d’atteindre un état modifié de conscience sans utilisation de plantes rituelles, avec la seule aide d’un rythme spécifique. La compréhension du voyage chamanique est facilitée par des récits de Michael Harner (comme l’histoire de son initiation à l’ayahuasca chez les Indiens Jivaro, devenue un morceau d’anthologie) aussi bien que de novices racontant leurs expériences lors d’ateliers organisés par l’anthropologue.

"CHAMANISME 2 -VOYAGES INTERIEURS AVEC JAN KOUNEN"

Peinture Pablo Amaringo

Cinéaste, voyageur et explorateur de la psyché, Jan Kounen se met à nu dans ces carnets intimes. Un témoignage hors norme, doublé du premier guide d’approche de la médecine traditionnelle de l’ayahuasca en Amazonie.

Cela fait plus de dix ans que je vais dans la partie amazonienne du Pérou rencontrer des curanderos (guérisseurs). Dix ans, c’est le passage de la découverte à l’apprentissage. Dans ce parcours, j’ai trouvé assez vite ma place, celle de passeur. Puis, peu à peu, je suis devenu ayahuasquero par la force des choses. La question ne se pose plus quand vous dépassez quelques centaines de cérémonies : l’ayahuasca fait partie de votre vie, vous devenez un pratiquant. C’est simple. Je pratique avec les Shipibo. Je suis leur travail, j’apprends, je reçois l’enseignement. Puis, j’écris ou je filme. Au cours des années, je suis devenu, dans la medicina, un pratiquant silencieux, sans doute trop, par timidité ou simplement pour ne pas me positionner comme curandero. Même si je suis entré dans la danse récemment, j’y reviendrai, je suis avant tout cinéaste. Cineasta ayahuasquero.
Dix ans d’aventure, c’est l’âge de raison, voire de déraison. En tout cas, l’occasion de faire un bilan sur l’apprentissage de cette médecine et de revenir sur un grand nombre de rencontres humaines.

Au début de cette aventure, en 1999, j’étais le plus souvent le seul Blanc entouré d’Indiens et de métis. Quelques Occidentaux passaient par là, ou bien l’on parlait d’eux, ces ayahuasqueros. Ils étaient très peu, sans doute moins de quelques centaines à travers le monde. Aujourd’hui, les apprentis sont nombreux, et certains sont devenus de bons guérisseurs. Des milliers de gens partent à la rencontre de l’ayahuasca. Le temps de la mise en relation entre les cultures est maintenant derrière nous.

Au cours des dernières années, je me suis souvent retrouvé, en Amazonie, entouré de personnes qui venaient faire leur première « cérémonie ». M’étant senti moi-même au début bien démuni face à l’expérience, j’en suis venu à leur prodiguer des conseils. Il est vrai que là-bas les gens venaient vers moi car mes films les avaient souvent invités à faire le voyage.
Le lendemain des cérémonies, je découvrais que certains conseils pouvaient avoir été fortement utiles, d’autres moins. D’année en année, cela m’a permis d’affiner ce travail. J’ai souvent été aussi le traducteur entre le guérisseur et les patients dans leurs entretiens privés lors de traitements, ce qui m’a apporté une connaissance plus profonde des questions que se posent les patients, ou de leurs demandes. L’idée de faire un manuel pratique pour se préparer à une cérémonie d’ayahuasca a germé en moi lorsque je me suis rendu compte que, au sein de toute la littérature émergente sur le sujet, cet ouvrage manquait. Malgré l’abondance d’informations, il y a peu ou pas de conseils concrets sur la manière de se préparer à une cérémonie, pour savoir à quoi s’attendre, et pas de renseignements précis sur comment traverser l’expérience. Pourtant, la demande existe. J’ai reçu beaucoup de questions par mail ou sur Facebook. Lors d’un vernissage, récemment, une jeune fille m’aborde et me demande si je suis bien qui je suis. Puis, tout de suite : « Hé ! Tu as été chamanisé, c’est quoi, être chamanisé ? » Oh là là !...

Par ailleurs, j’avais une série de textes sur mon disque dur, écrits entre 1999 et aujourd’hui. En les relisant, je me suis dit que mon témoignage offrait une multitude d’informations qu’il était temps de partager. J’ai trié mes notes. Je les avais d’abord écrites dans l’optique de ne pas oublier, ensuite dans celle de faire « un jour » un bouquin où la mémoire chronologique des événements serait respectée. Après lecture, j’ai recomposé un texte à partir de morceaux et créé un objet narratif hybride, entre roman autobiographique et scénario. Un texte qui conviendra à l’aspect kaléidoscopique de l’aventure.
Certaines notes ont été écrites au lendemain d’une cérémonie, d’autres quelques semaines, voire quelques années plus tard. Le corps principal du voyage est constitué de notes chronologiques prises chaque jour durant mon séjour de juillet 2009, c’est-à-dire dix-sept cérémonies en vingt-cinq jours. C’est l’une des rares fois où j’ai vraiment écrit au quotidien. Ces notes permettront de suivre une diète dans la durée et de survoler ces dix dernières années.
Certaines notes sont drôles, et j’ai souvent ri en les relisant ; d’autres, bien évidemment, le sont moins, mais de leur juxtaposition se dégage un témoignage intime sur l’aventure.
Témoignage, questions, le livre avait pris sa forme : les Carnets, relatant mon expérience, formeront la première partie de l’ouvrage, le Manuel pratique, la seconde.

Les Carnets racontent ce que cette médecine a fait pour moi, et comment ça s’est passé.
Voilà donc un petit guide, celui que j’aurais aimé avoir lors de mon premier voyage, il y a une dizaine d’années. Il permettra, je l’espère, de se préparer de manière concrète à participer à une cérémonie d’ayahuasca. Il contient des conseils simples et des propositions d’attitudes internes et externes pour traverser l’expérience et les moments qui la suivent.
Ce qui est intéressant, c’est d’observer le mouvement intérieur : il a une grande amplitude, c’est la grande oscillation de la medicina. L’ayahuasca nous propose l’expérience de notre propre réalité, vécue depuis notre part irrationnelle. Bref, pas gagné d’avance !
J’espère que la description de ces voyages, sentiments, pensées, joies et peurs, accompagnés de leur lot d’incohérences, de contradictions, de perditions et d’illuminations, établiront en sous-texte la mosaïque opératoire de cette mystérieuse medicina. Ce sera une mélodie personnelle.
Son orchestration est celle de Guillermo Arévalo Valera, dit Kestenbetsa (Écho de l’Univers, en langue shipibo). C’est lui qui m’a ouvert la porte de ce monde, qui me l’a enseigné et qui m’a soigné. Il a été d’abord un maestro, pour devenir ensuite un frère. Il m’a fait rencontrer d’autres guérisseurs shipibo, dont Panshin Beka. Il est, bien sûr, l’homme au centre de ce récit.

Certains textes évoqueront sans doute des états par lesquels vous passerez si vous allez sur place (et des souvenirs pour ceux qui ont déjà fait le voyage). Sinon, de toute façon, mouvements, climax et résolutions sont par nature les mères de tous les récits.
Le lecteur uniquement curieux de cette aventure y trouvera aussi son compte, du moins je le souhaite.
En revanche, vous ne trouverez dans ce livre que peu de choses sur l’histoire de l’ayahuasca ou sa pharmacologie, un sujet déjà largement traité ailleurs.
La forme est celle d’une comédie métapsychique, construite en mode flash-back, dont je suis le héros.
Vous allez rire... à mes dépens. C’est fait pour.
Bonne lecture, et surtout bon voyage si vous partez loin, très loin, à la rencontre d’une culture et... de vous-même. 



Carnets de voyages intérieurs
Ayahuasca medicina, un manuel


Résumé :   Ces textes sincères et courageux, parfois écrits à chaud, nous emmènent 
de Paris au Pérou, d'expériences limites en scènes désopilantes, de doutes existentiels en illuminations chamaniques. Défis personnels et spirituels, vertige des perceptions, humour et sueurs froides alternent en une danse de la conscience baladée aux frontières de la raison. Ces carnets traversent la décennie, de l'effondrement des Twin Towers aux marches du festival de Cannes, en passant par le tournage 
plus que spécial de Blueberry : quand un cinéaste un peu frappadingue rencontre un chamane du bout du monde, sa vie devient très vite un film de science-fiction. En seconde partie, un manuel pratique vient compléter les récits. Au fil d'innombrables visites passées à côtoyer la médecine traditionnelle shipibo dans la jungle amazonienne, Jan Kounen a accumulé une multitude de connaissances qu'il transforme en conseils, des plus concrets aux plus subtils. Illustré par vingt dessins inédits de l'auteur.
 

http://www.inrees.com/articles/Voyages-interieurs-avec-Jan-Kounen/



"CHAMANISME 1 - RENCONTRER SES PEURS "

Peinture Pablo Amaringo

Jan Kounen côtoie depuis près de 10 ans les guérisseurs Shipibo du Perou. Il se définit lui-même comme un apprenti ayahuasqueros. Dans son livre Carnets de voyages intérieurs, il nous raconte le déroulé d'une cérémonie chamanique, ses dangers et nous décrit la force des plantes qui nous plongent vers nos peurs les plus profondes.
Ce lendemain de cérémonie, je suis mal. Il m’est plus souvent arrivé d’être très heureux et comblé au petit matin, mais là je suis vraiment mal. Si je ferme les yeux, je vois mes formes arachnoïdes expurgées la nuit et ravalées le matin ; mes pulsions profondes éveillées la nuit me regardent droit dans l’âme. Je sens monter en moi des désirs orgiaques de viande crue et de sexe bestial, moi qui, sensible la veille, avais du mal à avaler quelques grains de riz et me voyais comme un colibri humain. […]
La journée me permet de voir un autre visage de la bestiole assez terrifiante que je suis aussi. Un prédateur, empli de pulsions.

Bien au fond de l’être existe sans doute l’amour inconditionnel, mais avant de le trouver, il faut creuser dans la boue. En tout cas, l’amour inconditionnel m’a quitté, je suis dans la fange de mon être.

Dans la jungle, pendant les périodes de diètes, lorsque la nuit tombe, c’est pour de bon. Elle vous tombe littéralement sur les épaules. L’énergie change et votre corps se transforme en plomb. Puis, la cérémonie approchant, la peur fait son entrée. Ce n’est qu’un malaise léger, qui vous fera penser : « Heu, ce soir je ne crois pas que je devrais prendre la liane car je ne suis pas très bien. » Cette pensée, on l’a si souvent qu’on prend vite l’habitude de ne pas s’y arrêter. Mais cette nuit-là, elle prend la forme d’une terreur.

Pas de détente possible avec la pensée : « Je ne peux pas faire autrement que d’y aller, aie confiance, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » La confiance dans la connaissance du maestro a une grande importance. Je l’ai eue dès le premier jour. Elle a été mise à rude épreuve, mais elle est le refuge. Je m’assois pour me préparer. Il y a plusieurs Occidentaux, des amis aventuriers qui ont voulu m’accompagner dans la jungle pour, eux aussi, vivre cette expérience.

Mon problème du soir concerne ma propre survie. En général, le curandero ne fait pas de discours au groupe. Seulement de petits entretiens personnels dans la journée. Mais ce soir, surprise ! Guillermo s’adresse à tous : « Ce soir, certains d’entre vous vont rencontrer la peur. » Il a dit « Mieee-doooo. » Chaque syllabe du mot peur en espagnol se détache très bien. Il le prononce comme le prénom d’un ennemi que l’on va assassiner froidement dans l’heure qui vient. Un commando en partance pour l’assassinat de Maître Peur.
Un grand silence flotte dans le groupe. Heu… C’est quoi ?
Une invitation au bad trip ?
J’ai un gros spasme.
Brrrrrrrrrrrr.
Tout mon corps !
L’enfoiré ! Car cette annonce, elle est pour ma pomme ! Celui qui va rencontrer la peur, c’est moi, et d’ailleurs en bon élève, j’y suis déjà bien plongé. Il poursuit : « La peur doit se dominer. » Fin de la grande conférence en deux phrases.

Je souris, crispé. Ma tête doit ressembler à celle d’un acteur d’une comédie de boulevard. Le cliché du mec contracté qui veut donner l’air d’être détendu. J’ai une furieuse envie de m’enfuir loin, mais alors vraiment loin de tout ça. « Putain, mais pourquoi j’ai pas fermé ma gueule cet après-midi ? » En fait, le coquin m’avait bien laissé mijoter, et je suis à point.

C’est mon tour de boire la liane. En dernier. Il me sert la dose normale, un demi-verre, et me le tend lentement. Ma main va vite pour le saisir. Il arrête son geste et se pose avec tranquillité dans mon regard. Aucune émotion, aucune tension. Il me renvoie ma propre confusion. Il monte la bouteille à la hauteur du verre et, sur le point de verser, me demande : « ¿ Un poco más ? » (Un peu plus ?)

Mental vif, je compile instantanément ma journée : la peur montante, son attitude jusqu’à cette proposition. Aussitôt, tout est cristallin. « Un peu plus ? », c’est déjà la possibilité de refuser. Mais surtout la possibilité d’aller plus loin. Une invitation. À la confiance, encore une fois. Je maîtrise suffisamment ma terreur : « Je te fais confiance, fais ce qui te semble juste. » Une manière de dire : « O k ! Je te suis, mais ne me lâche pas mon ami, je suis très mal ce soir. » Il remplit le verre d’une triple dose. « Seigneur, Marie, Joseph… » C’est venu tout seul, une formule que ma grand-mère me disait en Corse lorsqu’enfant je revenais à la nuit, le corps recouvert d’écorchures après m’être perdu dans le maquis.

Je bois.
Un verre qui n’en finit pas.
Glou, glou et reglou.
À la fin, mon corps ressent un long spasme qui part des orteils pour aller mourir sur les zygomatiques tant l’amertume est forte. Après ce spasme artistique, Guillermo me regarde, inquiet, et me demande : « Ça a va ? » L’enfoiré, en plus il fait comme s’il s’inquiétait !… Mais, c’est trop tard, j’ai bu ! Grimaçant, je lui rends le verre et murmure un « oui, oui. » Il s’adresse alors au groupe : « Ce soir, Jan va chanter pour vous. »
Effet magique.
Ma peur s’est envolée.

Non seulement je vais traverser le voyage avec lui, mais voilà qu’en plus je vais le démarrer pour les autres ! Soudain soutenu par une mission inattendue, me voilà regonflé. Je m’installe, me concentre et me prépare à souffler le chant du serpent. Les peurs ne m’ont pas quitté, mais j’ai une force nouvelle. Avant que le moindre son ne sorte de ma bouche, Guillermo se met à souffler une mélopée inhabituellement rapide qui a pour effet immédiat de me projeter dans le voyage. L’extase et la peur. Les visions sont comme une toile tendue que l’on traverse sans cesse. L’extase ? Les crocodiles bijoux, à peine saisis par le mental, se retournent et deviennent d’immondes grouillements d’araignées. Se rendre à la peur. Ne pas la saisir. Se laisser traverser dans un frisson par elle reconnecte l’esprit et le corps, faisant jaillir de magnifiques visions, les deux faces. Je n’ai encore jamais vraiment réussi à traduire avec la pellicule ce passage d’un univers vers un autre. Il me reste donc des films à faire. La première partie du voyage de cette nuit-là est cependant modélisée dans D’autres mondes.

Sinon, je ne bouge pas de la nuit. Je ne bouge pas d’un petit doigt. Je ne tremble pas, recroquevillé telle une momie inca. Des êtres obscurs dansent autour de moi.


http://www.inrees.com/articles/Chamanimse-Ayahuasca-Rencontrer-la-peur-pour-la-dominer/


jeudi 11 avril 2013

"CASTANEDA: MYTHE OU REALITE(S)?"

Peinture Pablo Amaringo

Pour qui s’intéresse, même de loin, au chamanisme, le nom de Castaneda sonne comme une légende. La promesse de visions extraordinaires, de pouvoirs étonnants, d’accès à d’autres réalités. Mythique et controversé, le personnage a de quoi intriguer... Quel est son apport ? Faut-il suivre sa voie ?
Tomber sur un livre de Castaneda n’est pas anodin. Des histoires de plantes savantes, de coyotes qui parlent, de métamorphoses en corbeau, de boules d’énergie ou de sorciers capables de se dédoubler, qui seraient le compte-rendu de son apprentissage auprès d’un chamane amérindien du nom de Don Juan Matus. « La nuit où tu as rencontré le papillon tu as eu, comme je l’avais prévu, un véritable rendez-vous avec la connaissance, lui aurait dit par exemple celui-ci. Tu as appris l’appel du papillon, tu as senti la poudre dorée de ses ailes, mais surtout, cette nuit-là, pour la première fois, tu as pris conscience de ”voir” et ton corps a appris que nous sommes des êtres lumineux »…

L’histoire commence en 1968 lorsque Carlos Castaneda, étudiant en anthropologie, péruvien installé en Californie depuis 1951, relate dans L’herbe du diable et la petite fumée son initiation au secret d’un monde situé au-delà des limites de la perception ordinaire. Pour une génération étriquée dans la société de consommation, pour ceux qui s’interrogent sur la pertinence d’un ancrage purement matérialiste, c’est une bouffée d’air.
Les ventes s’emballent, d’autres ouvrages suivent : Voir, Le voyage à Ixtlan, Histoires de pouvoir… Anaïs Nin et Alejandro Jodorowsky adorent, John Lennon et Jim Morrison aussi. Fellini envisage de l’adapter au cinéma, Oliver Stone nomme Ixtlan Films sa maison de production. En France, ses livres sont d’abord édités par les surréalistes. De l’avis général, les quatre premiers sont d’anthologie.

Mythe ou réalité ?

Au fil des écrits, pourtant, un mystère se profile : Don Juan a-t-il vraiment existé ? L’auteur a-t-il réellement reçu cet enseignement ou l’a-t-il inventé, au gré de rencontres, de lectures et d’emprunts divers ? Castaneda affirme que tout est vrai, mais refuse mordicus de donner des détails.
Pour les anthropologues qui se penchent sur son œuvre, ça sent le bidonnage : trop de contradictions, d’invraisemblances, d’imprécisions. « Selon certains chercheurs, il aurait tout pompé sur des pionniers comme Weston La Barre, Robert Gordon Wasson ou Timothy Leary », indique le chamane Laurent Huguelit dans Le chamane & le psy. Auteur de Carlos Castaneda, la vérité du mensonge, Christophe Bourseiller évoque l’influence d’Allan Watts, des Portes de la perception d’Aldous Huxley, des sagesses grecques, soufies, zen, yogi… Une sorte de « mélange revisité à sa sauce », dit Laurent Huguelit.

C’est grave, docteur ? Non, affirme Christophe Bourseiller. Car si le Péruvien était un « baratineur invétéré depuis l’enfance », ses livres, qu’ils soient le fruit d’une imagination virtuose, d’une connexion innée à d’autres mondes, d’un trip sous psychotrope, d’un savoir ancestral ou d’un pillage documentaire, ouvrent des horizons.
« Lorsque Vincent Cassel m'a offert L’herbe du diable et la petite fumée, j'étais dans l'étude des spiritualités d'Orient, raconte le cinéaste Jan Kounen. J'ai tout de suite été fasciné par l'approche de Castaneda. Après sa lecture, je me suis intéressé au chamanisme mexicain et amazonien. S’il n’a jamais croisé Don Juan, cela fait de lui le plus grand écrivain du siècle ! Je préfère croire qu'il a tout vécu, il reste ainsi plus abordable. Peut-être a-t-il arrangé ou encodé certaines parties de son histoire. Après tout, comme dit Gandalf à Bilbo dans Le Hobbit, toute belle histoire mérite quelques embellissements. Pour ma part, ce que j’ai vécu en Amazonie est suffisamment surnaturel pour croire à l’essence de ses récits. »
Sans verser dans l’ésotérisme, Christophe Bourseiller n’en admire pas moins la force de l’œuvre de Castaneda, « à la confluence d’une certaine mystique, d’un regard philosophique et d’une fulgurance poétique », ainsi que sa capacité à bousculer. « A la manière d’un René Char ou d’un Edmond Jabès, il n’est pas juste un grand écrivain, mais un grand penseur. La poésie ne ment pas. Les mondes symboliques aussi, sont opérants pour éclairer nos vies. »

La force du conteur

D’où Castaneda tire-t-il son intensité de vision ? L’énigme reste entière. Mais une chose est sûre : par son talent littéraire, il a su attirer un public qui n’aurait jamais lu un ouvrage d’anthropologie. « A son époque, la société occidentale avait de gros préjugés sur les chamanes, rappelle l’anthropologue Jeremy Narby. Il y avait besoin d’un raconteur d’histoires pour la sortir de sa torpeur, démocratiser l’accès aux cultures indigènes et montrer tout ce qu’elles ont à nous apporter. »
Ces peuples marchent peut-être pieds nus, ils racontent peut-être « des choses à coucher dehors », mais « c’est peut-être nous qui sommes limités, plutôt qu’eux qui disent des absurdités ! poursuit Jeremy Narby. Castaneda m’a donné envie de partir à leur rencontre en leur témoignant écoute et respect, sans tricher. Le monde a besoin d’une anthropologie accessible, qui lui permette de se comprendre dans sa diversité. »

Et pour le coup, Castaneda met le paquet. Exit les frontières matérielles et spatio-temporelles, l’écrivain appelle à s’extirper de nos conditionnements sociaux et de nos préjugés pour s’ouvrir à l’inconnu. Tantôt inspirant, quand il parle d’immensité de l’esprit ou dit que tout est énergie. Stimulant, quand il laisse entendre que nous avons en nous la faculté de percevoir cette intelligence invisible et d’y participer. Voire perturbant, quand il décrit des concepts ou des visions qui peuvent sembler délirants…

« L’apport de Carlos a été important, notamment par l’introduction des notions de réalités ordinaires et non-ordinaires », indique l’anthropologue Michael Harner, grand spécialiste du chamanisme, dans le livre Higher Wisdom : Eminent Elders. Dans Psychothérapie et Chamanisme, le psychiatre Olivier Chambon souligne la pertinence des concepts de “stopper le monde”, de “voir”, de “seconde attention”… Autant d’invitations à faire taire les pensées, porter sur les choses un œil neuf, prendre conscience du moment, apprendre à remarquer les accords et les présages, bref se distancier du fonctionnement habituel de notre être pour se reconnecter à des facettes occultées, plus sensibles à la magie de la nature et à ces petites extravagances qui font le sel de la vie.
Jusqu’à atteindre, peut-être, des rivages extraordinaires. Car pour qui s’est déjà frotté au voyage chamanique, les écrits de Castaneda ont de quoi résonner. « En le relisant, après mes épisodes amazoniens, j’ai trouvé certains passages tellement justes », témoigne Jan Kounen. Un coyote qui parle, un papillon qui a des choses à nous apprendre ? Pourquoi pas ! Un sorcier qui disparaît et apparaît à volonté, des rencontres d’âme à âme dans l’au-delà ? Ok ! Et s’il s’agissait d’une réalité non matérielle, accessible dans un état modifié de conscience ? En ce sens, « Don Juan peut être un guide de l’autre monde, pas forcément un être en chair et en os, souligne Laurent Huguelit. Tout est possible, tout est réel dans l’expérience chamanique. »

Histoires de pouvoir

Attention toutefois à ne pas y chercher de recette miracle. En Kerouac de l’aventure spirituelle, Castaneda en donne une image spectaculaire et rock’n’roll, à manier avec circonspection. « Ses livres peuvent être durs à décoder, convient Olivier Chambon. Si l’on n’est pas déjà un peu initié, on risque de se perdre, de se laisser entraîner sur de mauvaises voies. »
Jan Kounen confirme : « Ses écrits participent à l’acte nécessaire de déconstruire le réel ; en ce sens, ils sont recommandables. En revanche, je ne conseille pas la mise en pratique en solitaire de son enseignement. Mieux vaut être en relation avec un être dépositaire d’une connaissance – quelle qu’elle soit. Sinon, on peut vite partir en sucette en jouant mentalement avec des concepts sans les intégrer pleinement. »

Sous la plume de Castaneda, Don Juan donne des clés, montre des portes. A chacun, ensuite, de les pousser. Sans les forcer. « Dès le moment où j’ai commencé à pratiquer, je n’ai plus ressenti le besoin de lire ce genre de livres, qui peuvent devenir des parasites mentaux et nous empêcher de trouver notre propre voie », témoigne Laurent Huguelit. Il n’y a pas qu’un chemin pour accéder à la connaissance ; à chacun de trouver celui qui lui convient.
En se méfiant notamment des mirages de la sorcellerie et du pouvoir. « Beaucoup de gens pensent que c’est ça, le chamanisme », commente Laurent Huguelit – alors que dans les cultures traditionnelles, c’est avant tout l’art de guérir par l’entremise des forces spirituelles. « Dans le chamanisme tel que je le pratique, le pouvoir ne fait que nous traverser, nous ne l’accumulons pas ; il ne nous appartient pas ».

Pour autant, Jeremy Narby trouve franche et utile cette exploration du côté sombre. « Les états modifiés de conscience ne mènent pas qu’à la lumière et la bonté, rappelle l’anthropologue. Castaneda parle ainsi beaucoup de datura, une plante dangereuse, dotée d’une part d’ombre considérable. Par ce biais, il apporte une réflexion intéressante sur la dualité du pouvoir. Celui-ci est partout : dans le chamanisme, la politique, le capitalisme… On considère que c’est bien d’en avoir, mais on a vite tendance à en abuser. »
Pourquoi veut-on en acquérir : pour briller aux yeux du monde ou tâcher de le rendre meilleur ? « Nos sociétés ne s’interrogent pas assez à ce sujet. »

Lâcher l’ego

Comment éviter de se fourvoyer ? Par le travail, d’abord. « Ce qui m’a marqué dans Castaneda, c'est le chemin, l'intégrité, le déconditionnement, l'impeccabilité, l’effort de récapitulation », dit Jan Kounen. « Il montre que la découverte de la nature de la réalité demande une grande discipline », confirme Olivier Chambon.
Une « ascèse » qui va de pair avec la dissolution de l’ego : impossible de se prendre pour un cador quand on se rend compte que la route est longue, et qu’on est l’infime maillon d’un infini bien plus puissant. « Aussi longtemps que tu te croiras important, tu ne pourras pas apprécier le monde qui t’entoure, révèle Don Juan à Carlos. Tu seras comme un cheval avec des œillères, tu ne verras que toi séparé du reste », et non la complicité malicieuse qui nous unit à l’univers, et ne peut que nous inciter à ne pas nous prendre trop au sérieux.
« L’humour est une clé importante pour comprendre Castaneda », confirme Jeremy Narby. En fou du roi subversif et facétieux, Don Juan ne cesse ainsi de se jouer de la réalité et d’agiter sous le nez de son élève – et du nôtre – les failles et faux-semblants de notre société.

Est-ce pour cette raison que l’écrivain s’est ingénié à fuir les interviews et brouiller les pistes sur son histoire personnelle ? Avant même d’écrire son premier livre, cet « apôtre de la transgression, destructeur acharné des cadres préétablis » – dixit Christophe Bourseiller – mentait déjà sur son parcours et son identité…
Hélas, ça ne l’a pas empêché, dans les dernières années de sa vie, d’oublier que « le chemin doit avoir du cœur » (selon les mots de Don Juan) et de laisser son ego se dorer au soleil du succès, en devenant le gourou d’un groupe d’adeptes prêts à payer grassement ses séminaires et à accepter qu’ils les malmènent. Un gourou aussi charismatique que cynique, séducteur que tyrannique, désormais « plus proche du Don Juan de Molière que de celui du désert », note Christophe Bourseiller.

Un homme, au fond, à l’image du monde : subjuguant de complexité, avec ses parts d’ombre et de lumière, d’exubérances et de mystères, qui mérite qu’on aille explorer, au-delà des apparences, ce que ses multiples facettes ont à nous enseigner.
« Castaneda était un éveilleur », conclut Christophe Bourseiller. De ceux qui vous secouent « comme un prunier, à l’endroit, à l’envers », au risque de vous faire autant de mal que de bien, selon la manière dont vous les abordez. Vous voilà prévenus. Maintenant, à vous de “voir” !



Carlos Castaneda : La vérité du mensonge, Christophe Bourseiller

Résumé :   Ecrivain mythique, Carlos Castaneda est notamment l'auteur de L'Herbe du diable et la petite fumée, Voir, Le Voyage à Ixtlan, Histoires de pouvoir, Le Voyage définitif. Autant de livres cultes, qui n'ont cessé d'être réédités au fil des ans. Carlos Castaneda pose cependant un problème insoluble. Ce créateur immensément populaire n'a cessé de se dissimuler et de brouiller les pistes, au point de se noyer dans ses propres mensonges. Qu'avait-il à cacher ? Il n'existait jusqu'à présent aucune biographie de Carlos Castaneda. Véritable détective littéraire, Christophe Bourseiller éclaire pour la première fois ce personnage mystérieux. Il établit son troublant parcours et décrit un être fascinant, tour à tour ami d'Amis Nin, d'Irving Wallace et d'Alexandro Jodorowsky, gourou de la génération hippie, séducteur impénitent, maître spirituel et authentique poète. Il lève enfin le voile sur la mort mystérieuse de l'écrivain, survenue en 1998. Castaneda a-t-il entraîné ses compagnes dans la tombe ? Sa vie s'est-elle achevée par une tragédie sanglante ? Un destin se dessine et un visage émerge de la brume.


L'Herbe du diable et la Petite Fumée, Carlos Castaneda

Résumé :   Arizona, 1961, rencontre d'un étudiant en anthropologie de l'Université de Californie à Los Angeles, Carlos Castaneda et d'un indien Yaqui de la province de Sonora, nommé Don Juan. Homme réel ? Présence d'un pouvoir ? Sorcier réincarné ? Inventeur d'un prodigieux roman imaginaire ? On sait seulement de lui qu'il est un homme de connaissance c'est-à-dire l'homme qui maîtrise les « états de réalité non-ordinaire», qui trace un chemin d'une extrême rigueur au milieu des déserts pseudo-savants. Parti de la fascination du peyotl dont il croyait tout savoir, Castaneda, accepté comme élève par Don Juan, va apprendre comment s'apprivoise la racine Datura lnoxia, ou encore Jimson Weed : l'herbe du diable, quand on oublie qu'on est un homme pour devenir un chien de lumière errant au Mexique, quand on doit son destin à une cérémonie de lézards, qu'on est un corbeau au vol astral, dix minutes qui durent trois jours... Ce livre, récit de cette initiation, thèse pour un doctorat en sciences humaines, a été reçu dans le monde entier comme le plus remarquable document de toute la littérature consacrée à la drogue depuis Les Portes de la perception d'Aldous Huxley.


Le Voyage à Ixtlan, Carlos Castaneda

Résumé :   « En toi rien n'a vraiment changé. » Ainsi se terminait le précédent livre de Carlos Castaneda, Voir (Les enseignements d'un sorcier yaqui). C'est le même sorcier indien, don Juan Matus, qui constitue la figure centrale du Voyage à Ixtlan.Deux conceptions du monde s'affrontent ici. Elles ont pour enjeu la conscience de l'auteur qui se voit soumis à un déconditionnement intensif, auquel il se prête avec curiosité, tout en s'efforçant de comprendre ce qui lui arrive. Ainsi s'opère une initiation déroutante à la faveur de laquelle l'Occidental pénètre toujours plus profondément dans le monde mental de son guide. Initiation qui ne va pas sans rébellion, scepticisme et repentirs, sans parler des terribles angoisses qu'elle impose au néophyte. Initiation qui se poursuivra pendant dix ans et prendra fin sur une illumination qui forme la dernière partie du livre.


Histoires de pouvoir, Carlos Castaneda

Résumé :   Sur une place publique de la ville de Mexico, un homme agonise sous les yeux de Castaneda et de don Juan ; sur une autre place, le présage attendu par le disciple se présente sous les traits d'une belle jeune femme, à la tombée de la nuit. Parcs urbains encombrés de passants et de badauds, marché, restaurant, compagnie d'aviation, tels sont les cadres choisis par le « maître », habillé en citadin, pour libérer progressivement son disciple des contraintes de la raison et pour lui faire assumer pleinement sa condition de « guerrier ». Confronté à des expériences inexplicables mais convaincantes, Castaneda franchit les étapes qui séparent le «guerrier» de « l'homme de connaissance ». À la fin du récit, quand don Juan dévoile l'explication des sorciers, en analysant les principales expériences que l'auteur avait vécues dans les précédents ouvrages, l'apprenti deviendra sorcier lui-même, dans un dénouement terrifiant et surprenant.Castaneda déploie les ailes de sa perception et franchit les portes de l'inconnu, pour lequel il n'y a plus d'explication. Car malgré tous les éclaircissements, les actions merveilleuses des sorciers ne seront pour le lecteur que des histoires, des « histoires de pouvoir ».
Éditions Gallimard (Octobre 1993 ; 386 pages)